vendredi 7 mai 2010 10:41
La télé bat la campagne
tags : politique , Royaume-Uni
De notre correspondante à Londres
Il y a eu la révélation Nick Clegg, beau gosse bien dans ses baskets, fossoyeur devant les caméras du gendre parfait David Cameron et du bouledogue Gordon Brown. Et il y a eu Gillian Duffy, la digne grand-mère de Rochdale, qui ne s’est toujours pas remise de s’être fait traiter de « bonne femme sectaire » par le Premier ministre de son pays. Ce jour-là, Gordon a perdu au moins une électrice. Nick Clegg, chef du parti libéral-démocrate, et Gillian Duffy, qui a amélioré de façon inattendue sa retraite grâce à une interview exclusive et payée au Mail on Sunday, auront tous deux marqué significativement la campagne électorale. Plus que les programmes politiques rabâchés ou les milliers de promesses et de mains serrées. Et tous deux auront marqué la campagne grâce à la télévision. Parce que, au diable Facebook, MySpace, Twitter et autres médias sociaux, la campagne s’est jouée sur un seul écran, celui de la bonne vieille télévision. « Les nouveaux médias ? Ils ont été totalement absents de la campagne, il n’y a pas eu de véritable campagne sur Twitter, pas de buzz sur YouTube et tous les moments clés se sont retrouvés à la télévision », confirme le professeur Chris Brauer, spécialiste en nouveaux médias à la City University of London. Et tout cela, c’est de la faute aux fameux débats télévisés, les premiers de l’histoire politique et télévisée britannique. « Ces débats télévisés ont énormément dominé la campagne électorale, ils en ont dicté l’agenda et le rythme », analyse de son côté Charlie Beckett, directeur de Polis, département des médias à la London School of Economics (LSE). En oubliant qu’il avait toujours un micro ouvert accroché à son veston, Gordon Brown a commis « la plus grosse gaffe politique jamais commise par un leader de parti en campagne, note Charlie Beckett. En termes de résonance, cela n’aurait pas pu arriver à un moment plus critique de la campagne. » En diffusant immédiatement les images de la rencontre avec Gillian Duffy, couplé avec l’enregistrement maudit (« Ce n’est qu’une bonne femme sectaire »), la télé a provoqué un coup de tonnerre. Et l’impact de ce que la presse a désormais baptisé le « Bigotgate », (de bigot, sectaire, borné, en anglais) a encore été amplifié par… la radio. Mais la radio filmée. Quelques minutes après l’incident, Gordon Brown était assis dans un studio de la BBC Radio, a priori à l’abri des caméras de télévision. Sauf que… le studio était filmé. Et la vision du Premier ministre, le visage écrasé dans les mains, effondré sur sa chaise en entendant l’enregistrement de ses propos, en disait long sur la conscience qu’il avait d’avoir, peut-être, scellé le sort de la campagne. Passé l’effet nouveauté, les débats télévisés, au format ultra rigide, dont le moindre détail avait été discuté âprement pendant des mois, et à la longueur redoutable (90 minutes), auraient dû lasser l’opinion, voire la saisir d’un ennui profond. Bien au contraire, la campagne s’est animée seulement après le premier débat, regardé par 10 millions de téléspectateurs qui ont compris que Nick Clegg — dont un Britannique sur trois ignorait l’existence avant — pourrait bien jouer les empêcheurs de tourner en rond dans cette élection. Plusieurs conseillers de David Cameron s’étaient opposés à ces débats, en arguant que le dirigeant conservateur, en tête dans les sondages, avait tout à perdre de cette exhibition télévisée. Et le premier débat a semblé leur donner raison. David Cameron était apparu tendu, nerveux, un peu comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Ce qui a brouillé considérablement l’image décontractée qu’il déploie habituellement. « Même si l’effet nouveauté s’est quand même légèrement dissipé et l’impact sur les sondages a également diminué au fil des débats, ils ont cependant placé une ombre immense sur les autres médias », explique Chris Brauer. Même les tentatives de la féroce presse populaire — notamment du Sun et du Daily Mail, qui soutiennent les conservateurs et ont joué la carte xénophobe en rappelant lourdement les origines étrangères de Nick Clegg (mère néerlandaise et père à moitié russe) — sont tombées à plat. Quant aux nouveaux médias, ils ont été tout simplement absents. Après le succès de la campagne d’Obama sur Internet, tous les partis politiques britanniques s’étaient dotés d’un « spécialiste en nouveaux médias », qui avait d’ailleurs souvent travaillé sur la campagne de Barack Obama. Mais rien. « Ils ont essayé de copier la stratégie, mais il y a eu un manque flagrant d’énergie, de mobilisation », juge Chris Brauer. Car tous ces partis avaient un problème « d’image de marque, ce qu’ils avaient à vendre était vraiment sans relief, c’était difficile de générer un véritable enthousiasme », à l’inverse du slogan d’Obama « Yes, we can ». Or, ajoute Brauer, les médias sociaux, du genre Twitter, sont « des conversations, des rumeurs, et il faut les alimenter sans cesse, ce qui n’a pas été le cas ». Paru dans Libération du 6 mai 2010
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