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samedi 26 janvier 2008 08:34

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La télé ne crache plus dans le soap

Vu le succès de « Plus belle la vie » et pour contrer la fuite de l’audience vers la TNT, les chaînes sont prises d’une frénésie de feuilletons. Menu des réjouissances.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : série

DR

Gniiiii, ça gratte, ça démange, ça gagne, ça se propage, ça purule sur toutes les chaînes ; c’est une pandémie, un molluscum contagiosum. France 3 est atteinte depuis trois ans par ce prurit qui la gratte vingt minutes par jour et, désolés les gars, France 2 sera contaminée dès lundi 18h15 tandis que TF1 et M6 couvent déjà le mal. Il a un nom : la feuilletonite aiguë. Et les symptômes sont à chaque patient identiques : générique nunuche, scénario cornichon et terrible suspense en fin d’épisode - genre : « QUOI ? UN FILS CACHE ? » Tel était le diagnostic de Plus belle la vie sur France 3, tel sera celui des Cinq Sœurs que France 2 lance lundi. C’est grave, docteur ? Ecoutez, on ne va pas se mentir : c’est super grave.

Et « Plus belle la vie » fut
Et si Colette Renard ne s’était jamais fait « béliner le joyau » (ou « bricoler la cliquette », ou « mamourer le bibelot ») ? Si l’inoubliable interprète de la grivoise Que c’est bon d’être demoiselle n’avait pas existé, alors Plus belle la vie n’aurait jamais vu le jour. Et le feuilleton, en France, serait resté dans la même morne plaine où il végète depuis la tentative loupée de France 2 de renouer avec le genre, - c’était en 1998, le très raté Cap des Pins. Une vraie exception française que l’absence de feuilleton : aux Etats-Unis, le soap Guiding Light est à l’antenne depuis 1937 et ses succédanés - Feux de l’amour et autre Amour, Gloire et Beauté - itou.

En Grande-Bretagne, Eastenders, Emmerdale et Coronation Street sont des institutions qui ont même leurs magazines télé entièrement à elles consacrés. Et puis voilà qu’en 2004, France 3 se lance dans l’aventure Plus belle la vie, starring Colette Renard dans le rôle de Rachel. L’affaire met trois mois à se roder à force d’injections d’adrénaline dans le scénario. Résultat : le soap marseillais de la Trois inquiète aujourd’hui sérieusement le JT de TF1 et brûle régulièrement la politesse à celui de France 2 : 5,2 millions de téléspectateurs en moyenne et 21 % de part d’audience.

Du coup, la feuilletonite s’empare des rivales de France 3. Lundi donc, le téléspectateur va, ravi, faire la connaissance des sœurs Mattei tandis que TF1 a donné il y a deux semaines le premier tour de manivelle à Seconde Chance qui devrait être à l’antenne en septembre. M6 a quant à elle deux projets dans les cartons. Noms de code : Paris 16, produit par Calt (Kaamelott) qui raconte l’arrivée dans le XVIe arrondissement d’une jeune provinciale et, sur le mode de l’auberge espagnole, Pas de secret entre nous, conçu par Marathon. Lequel est un spécialiste du feuilleton à l’eau de rose bonbon : le bientôt feu Sous le soleil de TF1, c’est Marathon, tout comme Cinq Sœurs. « Selon les chaînes, explique Philippe Bony, directeur de la fiction de M6, les positionnements et les traitements sont différents. » Ainsi sur TF1, Alice, l’héroïne de Seconde Chance, a 35 ans, deux enfants et un mari parti dans la nature : la parfaite ménagère de moins de 50 ans. Sur M6, les personnages sont plus jeunes, afin de coller à la cible publicitaire de la chaîne. Et sur la Deux (1) ? Ben, c’est toute la famille. Pierre, le père, poivre et sel, les sœurettes, de la rebelle de 17 ans à la bigote de 35 balais.

Générique tarte et cake au suspense
« Jour après jour, se retrouver jour après jour, bien plus que des sœurs, jour après jour, on rêve d’un seul cœur… » C’est beau comme du Pascal Obispo. Règle n° 1 du feuilleton : un joli générique bien tarte. Expert en la matière (« Souuuuuus le soleil… »), Marathon a soigné celui des Cinq Sœurs. Règle n° 2 : « Quoi ? Un fils caché ? » Remplie aussi, dès la fin du premier épisode qui voit les Cinq Sœurs se flanquer d’un frère (avec une perruque et qui n’est pas le vrai frère caché, mais bon). A chaque jour son cliffhanger : « Le rebondissement répété et renouvelé », énonce Vincent Meslet, directeur des programmes de France 3 qui a biberonné Plus belle la vie. Ensuite, c’est affaire d’identification du téléspectateur : chacun trouvera dans l’innombrable galerie de personnages celui qui lui ressemble (nous, perso, dans Plus belle la vie, on est Roland, qui tient le bar le Mistral). « L’avantage, c’est le côté choral, souligne Meslet, dans les années 80-90, les chaînes essayaient de fondre les différences en un seul héros ; aujourd’hui, dans le feuilleton, il y a une multiplicité de personnages et de genres réunis en un seul. » Plus belle la vie pioche ainsi dans l’intrigue policière et Cinq Sœurs louche sur le même modèle mais à Nice (nuance). Nous est d’ailleurs avis que cette Evelyne, assistante du père des cinq sœurs, zigouillerait bien sa petite amie (celle du père, enfin… Ça y est, vous ne suivez plus). Pour finir, le feuilleton, c’est du dialogue ciselé par des orfèvres du verbe et déclamé par des magiciens de la comédie : « Vous ne croyez pas que j’ai de nouveau droit au bonheur ? », implore Jacques face à Evelyne.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Moquez-vous des regards lourds de désir d’Evelyne, allez-y, raillez le feuilleton, genre ontologiquement concon… Quand le feuilleton aura sauvé la fiction française, vous rirez moins. Car, outre la langue, la raison pour laquelle nos injustement incomprises fictions hexagonales ne s’exportent pas, c’est qu’il n’y en a pas assez pour remplir durablement les grilles des chaînes étrangères. Il faut mettre sur le marché des lots de 300 épisodes, plutôt que deux pauvres téléfilms unitaires. Fussent-ils interprétés par Mimie Mathy. « S’il y a une crise de la fiction, explique Jean-Yves Robin, président de Calt, c’est à cause du sous-financement qui vient du fait qu’on n’intéresse pas l’international. C’est notre ambition avec“ Paris 16”. » Mais la feuilletonite aiguë s’explique aussi par l’envie d’engluer le téléspectateur à sa vieille chaîne. « Dans un contexte où les chaînes historiques perdent de l’audience au profit de la TNT, décrypte Vincent Meslet, le feuilleton quotidien crée une fidélisation. » Surtout chez ces salauds de jeunes : à 20h20, 31,7 % des 11-14 ans sont accoudés au comptoir de Roland dans Plus belle la vie ! Alors, suivre les amours contrariées d’Evelyne (tiens, et si le fils caché du père des cinq sœurs était d’elle ?), certes. Sauver la fiction française, certes. Mais bon, balance un cadre d’une chaîne privée : « Un feuilleton quotidien, ça permet surtout de remplir les quotas de production et de diffusion ; comme ça, on peut mettre des séries américaines en prime-time. » Déçus nous sommes.

« Bérangère, femme de papier »
Forts de ces enseignements, nous sommes en mesure de vous dévoiler notre nouveau produit dérivé : Bérangère, femme de papier, le feuilleton de Libération. Générique : « Le quotidien, c’est tous les jours jour après jour mais l’amour nous tient au quotidien. » Alors voilà : Bérangère est journaliste dans un célèbre quotidien. Reporter au grand cœur, elle est de tous les combats : sans-papiers, bavures policières, Vélib’. Mais Bérangère est femme, aussi. Et son couple - elle est pacsée avec un vendeur online de sextoys issus du commerce équitable - bat de l’aile. Dans le premier épisode, alors que Bérangère se défend bec et ongles contre l’interventionnisme d’un homme politique, après un article dénonçant le manque de stations Vélib’ dans le IIIe arrondissement de Paris - « Je suis journaliste, monsieur, et fière d’être une journaliste libre » -, un jeune homme se présente. Quoi ? Un fils caché ? La suite demain.

(1) Eric Stemmlen, directeur des programmes de France 2, est à ce point fier de son feuilleton qu’il n’a pas donné suite aux questions de Libération.


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