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jeudi 9 février 2012 09:35

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La télé tunisienne, sans transition

par Elodie Auffray

tags : politique , journalisme , Tunisie

Logo de la chaîne Wataniya 1 (détail)

C’est le grand rencard de l’information en Tunisie depuis la révolution : le JT de 20 heures de Wataniya 1 (« Nationale 1 »), principale chaîne de télé publique, attire chaque soir 3,5 à 4 millions de téléspectateurs, selon l’institut Sigma, contre 500 000 seulement sous Ben Ali. « Les gens sont avides d’information sur le pays, maintenant, estime Riadh Ferjani, chercheur spécialiste des médias. Mais s’il y a un endroit où on peut mesurer le recul de la révolution, c’est bien dans le JT de Wataniya. » Résistances au changement, pressions des islamistes, Wataniya 1 est prise entre deux feux.

« La maison de la télévision » se dresse, carrée, massive, sur une hauteur de la capitale. La nuit, les soucoupes qui surplombent chacun des coins s’illuminent de rose. « C’était la couleur qui se rapprochait le plus du mauve », teinte fétiche de Ben Ali, sourit un journaliste. Les 1 200 fonctionnaires censés y travailler sont introuvables. Quasi personne dans l’immense hall, les couloirs sont plongés dans le noir, beaucoup de bureaux sont fermés. Un rapport de la Cour des comptes a confirmé l’étendue de la mauvaise gestion et de la corruption au sein de l’établissement.

Dans un coin de la rédaction, ils ne sont qu’une petite dizaine de journalistes (sur une soixantaine) à préparer le 20 heures. Hamadi Ghidaoui, le chef d’édition du jour, déroule le conducteur, les journalistes débattent dans la confusion : sur quoi ouvrir ? La vague de froid exceptionnelle, ou bien l’expulsion de l’ambassadeur syrien sur décision du président Marzouki ? D’ailleurs, faut-il accepter la proposition du Président d’intervenir en direct ? Neige, Syrie, de quoi veut-il parler ? Information institutionnelle, peu de reportages sur le terrain… « On reste tributaires des fax, il n’y a pas de ligne éditoriale », regrette Hamadi Ghidaoui, qui représente le syndicat des journalistes. Reporter depuis 2001, Fadwa Chtourou est dépitée : « Il nous manque une planification. On espérait faire des reportages de proximité, approfondir des thèmes. Mais je n’ai plus le goût de proposer des sujets. C’est toute une chaîne à revoir, je ne peux pas le faire seule. On a besoin de quelqu’un qui apporte un vrai changement au JT ».

A la va-vite, dans le week-end suivant la chute du dictateur, Tunisie 7 — en référence au chiffre fétiche de Ben Ali, arrivé au pouvoir le 7 novembre 1987 — a opéré sa mutation : changement de nom pour celui de Wataniya 1, de logo, de couleur. Mais la dynamique peine à aller au-delà du cosmétique. Le conducteur n’est certes plus dicté par les autorités et les reporters sont envoyés en formation. Mais la rédaction navigue à vue. Livrés à eux-mêmes, les journalistes, dont une partie conteste la rédactrice en chef, accumulent bourdes et dérapages. Sur le terrain, ils travaillent sous pression populaire : il faut parfois enlever le logo du matériel pour éviter l’agression. Beaucoup continuent de tenir rigueur à Tunisie 7 pour son rôle aux côtés de Ben Ali.

Particulièrement virulents, les islamistes fustigent des médias « de gauche » et anti-Ennahda. Les plus hauts responsables du parti y sont aussi allés de leur critique. « Ennahda n’a pas beaucoup de tribune médiatique, c’est vrai. Les médias manquent parfois d’objectivité », reconnaît la blogueuse Emna El Hammi. Le bras de fer avec Wataniya 1 est d’autant plus fort que la rédaction persiste à qualifier le gouvernement de « provisoire ». Ce qui a inspiré à un avocat une plainte pour abus lexical. Le seul journaliste qui a renoncé à ce terme est chaudement félicité sur des pages Facebook pro-Ennahda, refuge des partisans islamistes. « Ennahda critique les médias, mais ne propose comme alternative que des médias à la botte », déplore le chercheur Riadh Ferjani.

L’ombre d’une allégeance de Wataniya au pouvoir islamiste suscite inquiétudes et fantasmes. Nourris par des nominations sans concertation à la tête des médias publics. Et par la suspension, fin janvier, d’un chroniqueur de la chaîne pour sa virulence envers Ennahda… sur sa page Facebook personnelle. Sadok Bouabène, ancien directeur de la chaîne sous Ben Ali et de nouveau aux manettes depuis janvier : « Il faut donner l’idée que nous sommes neutres. » « Tout pouvoir politique a la tentation du contrôle. Il faut donc mettre des garde-fous », juge Larbi Chouikha, membre de l’Instance de réforme de l’information et de la communication (Inric) chargée d’adapter les médias tunisiens à la démocratie. L’Inric préconise la création d’une autorité de contrôle indépendante. Pour Larbi Chouikha, « les journalistes sont le pilier de l’édifice, c’est à eux de défendre leur neutralité, de définir des chartes rédactionnelles, etc. » Ainsi les journalistes de Wataniya 1 espèrent pouvoir élire un comité de rédaction qui dirigerait et réformerait l’info sur la chaîne. Et comme le dit Hamadi Ghidaoui, « c’est urgent ».

 

Paru dans Libération du 8 février 2012


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