Ecrans, un site de Libération.fr

Dixit

Je rejette le terme “piratage”. Ce sont des gens qui écoutent de la musique et la partagent avec d’autres personnes.

Steve Albini, pilier du rock indépendant américain depuis 1982

  • Home
  • Internet
  • Télévision
  • Cinéma
  • Dvd
  • Jeux
  • Téléphone
  • Forums
  • Rss

samedi 22 mai 2010 10:02

  • cinéma

La toile de « Werner »

par Didier Péron

tag : Festival de Cannes

DR

Simon Werner a disparu… de Fabrice Gobert
avec Jules Pelissier, Ana Girardot… 1 h 31.
Sortie indéterminée.

En 1985 sortait sur les écrans The Breakfast Club de John Hughes, devenu instantanément un classique de la « teen comedy ». On se souvient que les cinq ados sont punis par le directeur du lycée qui leur demande d’écrire une dissertation sur le thème « Qui pensez-vous être ? ». On se souvient de la réponse collective rédigée sous forme de lettre adressée au dirlo : « Nous pensons que vous êtes dingues de nous maintenir en détention tout un samedi pour nous faire écrire un truc pour dire qui nous sommes. Qu’est ce que cela peut bien vous faire ? Vous nous voyez tel que vous voulez nous voir […] dans les termes les plus simples et selon la définition la plus correcte : un cerveau, un athlète, un basketteur, une princesse et un criminel. »

Cette réduction du personnage à son archétype (tel qu’il est vu et tel qu’il se voit lui-même) devenait l’enjeu de la fiction, qui permettait de retourner les clichés et de créer une profondeur de champ là où au début il n’y avait que des créatures monodimensionnelles collées sur des décors standards. Si la société américaine s’exporte si bien, c’est qu’elle entretient avec le cliché un rapport à la fois complexe et décontracté. Simon Werner a disparu…, premier long métrage de Fabrice Gobert, travaille à partir de cette perception des choses en l’acclimatant à la jeunesse française à partir de ses propres souvenirs de lycéen dans les années 90, en banlieue parisienne : « Les personnages du film essaient chacun de jouer un rôle stéréotypé : le beau gosse, le sportif, la tête à claque, la marginale, la bombe du lycée etc. » D’une certaine façon, dans le passage transatlantique, la perspective s’inverse : non pas comment échapper à son destin de personnage de fiction hollywoodienne hypercalibrée dans un pays immense et chargée de mythologie moderne, mais bien comment échapper aux dimensions étriquées d’une nation rationnelle qui ne croit plus à sa jeunesse depuis longtemps.

Donc, à l’heure de l’appel en début de cours, le beau ténébreux Simon Werner n’est pas là. Les conjectures vont bon train dans la miniruche du bahut où s’agglutinent les abeilles du commérage : Simon est dealer au Maroc, pédé dans un placard, victime d’un chantage, mort sous les assauts d’un psychopathe, abonné absent et coupable de quelque chose, en tout état de cause, puisque les absents ont toujours tort. Le rythme des séquences est vif, les dialogues sont marqués de cette frénésie du tac au tac qui fait se chevaucher les vannes, transformant chaque mot en jingle d’émission de radio détraquée. L’enquête sur le cas Werner alimente la fable locale que le cinéaste choisit de raconter non de manière linéaire mais suivant une construction sophistiquée à la Elephant, avec des situations captées du point de vue de différents personnages. On repasse plusieurs fois aux mêmes points narratifs de la trajectoire déboussolante des différents protagonistes, qui ont l’air de ne pas savoir ce qu’ils font tout en suivant chacun dans leur coin (ou dans leur tête) un plan d’action parfaitement limpide.

L’esthétique du fait divers croise entre cour de récré, zone pavillonnaire et forêt automnale le sentiment cher à J.G. Ballard que la seule véritable planète extraterrestre est notre proche voisinage, les seuls aliens qui vaillent à plusieurs années-lumière à la ronde sont nos parents, amis ou collègues et notre propre reflet dans le miroir. Au lieu des monstres aux noirs tentacules réticulés qui emportent leur proie, la peur naît du désir pour les visages intacts et à l’évocation de toutes les promesses que l’avenir ne pourra tenir.

Il y a des plaisirs de pur cinéma dans Simon Werner, par exemple ce moment où la caméra quitte un personnage pour se perdre dans les arbres, la nuit, tandis que débute une balade de Tom Waits, ou encore ce que le cinéaste fait du rapport entre l’intérieur des couloirs du lycée et les extérieurs séparés par de grandes baies vitrées. L’image et les cadres d’Agnès Godard, chef opératrice ayant travaillé sur la plupart des films de Claire Denis, sont une fois de plus imparables, Gobert lui ayant notamment demandé de s’inspirer des photographies crépusculaires et fantastiques de Gregory Crewdson.

Paru dans Libération du 21 mai 2010

Extrait :

 


Il y a 0 réaction à cet article.

Lire les réactions.
Réagir à cet article.

Partager cet article

Partager Tweet


Twitter Ecrans Facebook Ecrans

Sur les mêmes thèmes:

Festival de Cannes - Cannes à la croisette des chemins

article précédent
Les Big Jim frappent un grand coup
article suivant
Un doigt de Carla


 

Loading

Outils

  • imprimer
  • écrire à Didier Péron
  • réactions (0)
  • Tweet
  • Partager

Actualit

  • Lekiosque.fr se presse à l’étranger
  • Pierre Lescure, des intérêts en question
  • Angry Birds prend son envol social
  • Pas de « Silence on joue » cette semaine
  • [Vidéo] Ecrans.fr, le podcast citoyen

Lib.fr

  • Des «irrégularités» au sein de la section PS de Liévin
  • Bourdes ministérielles, la (première) compil'
  • Quel acteur a vu sa carrière décoller grâce à «Thelma et Louise» ?
  • Québec : près de 700 manifestants arrêtés dans la nuit
  • Angry Birds prend son envol social
publicité

Inutile donc inutile

img75
Un coup de Moog

Jouer du Daft Punk avec le doodle Moog de Google ? Yes he can.


Chronophage

Wake up the Box 4

On ne se contente plus d’assembler les pièces de bois à notre disposition pour construire une machine à réveiller la boîte. Il faut désormais les dessiner soi-même.


Ecouter / Voir

img75
Un clip dans ses petits papiers

« Østersøen » fera moins consensus sur son style musical que ses charmants décors en papier et carton.


Hum, bizarre...

img75
Dans le secret des lieux

L’un des gouvernements les plus zélés sur Google Earth est celui des Pays-Bas, qui a recouvert d’esthétiques polygones des centaines de sites stratégiques (palais royaux, dépôts de fuel, bases militaires...)


Vidéo box

img75
Meilleurs souvenirs du net

Marco Cadioli se livre à des dérives existentielles autour du globe avec Google Earth.


Vendredi, à poils !

img75
« Ce glandeur de phoque du Groenland n’a pas de boulot »




accueil | internet | télévision | cinéma | DVD | jeux | téléphone
contacts | licence | mentions légales | données personnelles | charte d’édition
engine SPIP | powered by carburant
© Libération- un site de Libération Network - 2006 - 2008