mardi 18 octobre 2011 10:43
La tombe « Dark Souls »
par Olivier Séguret
tag : Moi jeux
DR
Dark Souls
Développé par From Software, distribué par Namco Bandai
Pour Xbox et PS3, 60 € environ.
Non, ceci n’est pas une critique de Dark Souls, puisque je n’y ai pas joué. J’ai essayé, j’ai regardé, j’ai avancé autant que j’ai pu, frissonné, combattu les premiers ennemis, de loin les plus faciles, et puis, au premier boss, je suis mort. Plein de fois. Je le savais d’avance : Dark Souls est le successeur de Demon’s Souls, le RPG le plus fracassant de ces dernières années. Ces deux jeux, développés par les grands malades japonais de From Software, fondent leur doctrine et leur gloire sur la dureté. Celle-ci concerne non seulement la difficulté du jeu mais aussi son mental tenace, revêche et glacé. L’aventure est mutique, ou quasiment. De très rares informations sont distillées au compte-gouttes, selon une formule presque inverse à celle en vogue partout ailleurs, où le travail du joueur est prémâché, sa réflexion ignorée, son libre arbitre vitrifié. La rétention dont fait preuve Dark Souls est générale : pas de cartes, pas de quêtes, pas de coffres. Le design audio à lui seul vaut métaphore de la très haute dignité du jeu : pratiquement jamais de musique, mais un bruitage d’un réalisme absolu, en écho direct au moindre geste proche ou mouvement lointain. Et cette partition sonore accuse superbement l’immersion. Pour peu que les rideaux soient tirés, n’importe quel joueur sincère et vaillant sentira dans son corps, dans ses sens et dans sa chair (de poule) combien cet univers ténébreux, morbide, plaintif et résonnant l’enveloppe, l’isole et le transporte. Mais où ? On est bien obligé de se poser la question de cette étrange région du plaisir où nous fait voyager Dark Souls. A ce degré de perversité (élégante) et de sadisme (consenti), l’expérience relève-t-elle encore du jeu ? Si elle nous plaît intensément, si elle fascine et accroche, appartient-elle encore aux dômes de la distraction et de l’amusement ? Dark Souls est sans doute le vrai rendez-vous gamer élitiste d’un automne surchargé, mais ce serait donner une fausse impression que de le déclarer inabordable et ingrat : nul mieux que ce jeu ne récompense l’effort. Il est la loyauté même, mais n’est dupe de rien. De ce point de vue, c’est un jeu tombeau, qui réclame le plus total abandon. Son vrai moteur n’est pas de faire souffrir, mais de refonder le rapport qui unit joueur et jeu. Le seul mot qui puisse rendre compte de ce rapport est le plus rare du secteur, mais il désigne exactement le travail accompli par les développeurs comme le goût que prend celui du gamer : passion. Paru dans Libération du 17 octobre 2011
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