mercredi 8 juillet 2009 17:15
La vie chair
Une call-girl de luxe dans l’oeil de Soderbergh, qui convertit corps et sexe en précipité des échanges capitalistes. Expérimental et troublant.
par Olivier Séguret
tag : sexe
Photo DR
C’est peut-être d’avoir été très tôt verni qui a donné à Soderbergh le don des intuitions précoces. En formalisant avant tout le monde la leçon numérique dans sa pratique de cinéaste et de producteur, en multipliant toutes les options pour la diffusion de ses films et en tournant à un rythme acharné, il s’est ménagé une position plutôt confortable : quelle que soit l’adversité qui menace, Soderbergh semble en situation de rebondir et de s’adapter. C’est sa manière à lui d’être un cinéaste alternatif : il alterne, en effet. Et même il triangule : un coup le tiroir-caisse hollywoodien avec les honneurs glamours (modèle Ocean’s Eleven et suivants), un coup le « film du milieu » à l’américaine, idéal pour les grands festivals (la fresque Che) et un coup de petit film léger tourné à l’arrache, dont Bubble a fourni en 2007 un délicieux exemple. C’est à ce dernier registre qu’appartient The Girlfriend Experience et c’est souvent dans cette veine que Soderbergh démontre le plus de capacités à surprendre. Il pratique là un cinéma de terrain, plus cérébral, et où il s’arrime plus intimement au réel de ses contemporains, aux tensions politiques sourdes et muettes sur lesquelles pourrissent les rapports sociaux. Ainsi, The Girlfriend Experience, qui raconte le quotidien d’une call-girl de luxe à New York, doit aussi se comprendre comme une réflexion profonde sur le capitalisme de 2009. Chelsea, ainsi qu’elle se fait appeler, n’a qu’elle-même à vendre, mais elle entend le vendre bien. Elle est indépendante et sagace. Sa clientèle est rare, mais riche et variée. Son boyfriend régulier est au courant de son activité et s’en accommode. Lui-même, coach de gym pour traders, passe son temps à se vendre et à négocier. Malgré son intelligent statu quo, le couple bute sur un obstacle : Chelsea tombe amoureuse d’un client… Choisir l’actrice de films X Sasha Grey (lire son interview) pour interpréter Chelsea est évidemment un geste remarquable de la part de Soderbergh, qui joue cette rencontre comme un défi de cinéaste. Le choix n’a rien d’un caprice chic : quelques plans de la créature suffisent à le justifier. Ni somptueusement belle, ni brillamment éloquente, Sasha Grey exprime pourtant une force permanente vis-à-vis de la lumière, une forme de beauté qui est aussi une douleur, une sorte d’insoumission très rare qui en fait une frangine de Louise Brooks et d’Asia Argento. La toile de fond sur laquelle Soderbergh épingle son motif est celle du capitalisme en flammes : un New York en proie au doute, un monde des affaires contemplant le gouffre ouvert par la crise financière, tandis que la campagne présidentielle bat son plein. Chelsea affronte elle aussi, et parfois durement, la loi d’un marché vacillant, s’emploie à faire grimper sa cote sur le site Erotic Connoisseur, négocie pour sa propre plate-forme web, déplore la perte d’un client régulier. Son corps forme à la fois son capital et son outil de travail, son Dow Jones et son investissement. Dans le réel convenable de l’économie mainstream comme dans celui réputé dégradant de l’économie sexuelle, la leçon est amère, même si les mieux armés pour l’avenir ne sont peut-être pas ceux qu’on croit. A son héroïne, bloc de solitude en toutes circonstances, Soderbergh n’oppose jamais réellement de personnages, mais des groupes sociaux ou d’intérêts, des emblèmes humains et, surtout, une ville. New York est le deuxième grand défi que le cinéaste s’est ici lancé et qu’il filme comme une cité tout en percussions, dont le scintillement serait enneigé. Est-ce l’effet d’un climat capitaliste mondial déréglé ? En tout cas, l’impression donnée est synchrone avec les perturbations chronologiques qui viennent, elles aussi, avec audace et charme, secouer régulièrement la météo de ce troublant récit. Paru dans Libération du 08/07/09
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