mercredi 9 novembre 2011 10:27
Lagardère Active sa carte Olivennes
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
Denis Olivennes, le 29 août. Photo Sébastien Calvet
C’est le destin de ceux qui ont fait rouler tant de têtes dans la poussière ; ils finissent par offrir à leur tour leur cou gracile au bourreau. Ainsi Didier Quillot, surnommé « la Quillotine » de par son impressionnant tableau de chasse chez Lagardère, est monté sur l’échafaud hier : couic. En même temps, le patron de Lagardère Active, la branche médias du groupe, n’a pas dû être des masses surpris. Il attendait d’être débarqué depuis le 30 novembre 2010 précisément, depuis qu’Arnaud Lagardère lui a mis Denis Olivennes dans les pattes. Le groupe évoque alors un — accrochez-vous — « double reporting » d’Olivennes à Lagardère et à Quillot, mais c’est pour rire. De fait il aura fallu moins d’un an à Olivennes pour boulotter Quillot et lui prendre sa place. « On n’avait plus jamais affaire à Quillot, raconte un salarié, on ne savait même pas de quoi il s’occupait. » Lors de son arrivée chez Lagardère, Denis Olivennes se voit confier non seulement Europe 1 mais aussi Paris Match, le Journal du dimanche et Newsweb, qui rassemble plusieurs sites du groupe. Là, tout en conservant son poste de PDG de la station de la rue François Ier, Denis Olivennes, 51 ans, se retrouve avec sa nomination à Lagardère Active à la tête d’une gentille petite épicerie : le numéro 1 de la presse magazine (Elle, Paris Match, Télé 7 Jours, Psychologies magazine entre autres), de la radio (outre Europe 1, Virgin Radio et RFM), le numéro 1 itou de la production audiovisuelle (GMT Productions, Lagardère Entertainment, Atlantique Productions à qui l’on doit le récent Borgia de Canal +), quelques télés (Gulli, Canal J, Tiji, June), une régie publicitaire et un wagon de sites web à grosses audiences, dont Doctissimo.fr, celui qu’on consulte pour se faire confirmer que ce petit panaris est en réalité un cancer généralisé. N’en jetez plus… Une telle dot valait bien une belle messe. Elle a eu lieu hier matin à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), à la cantoche de Lagardère Active plus remplie encore qu’un jour de frites. Dehors, sagement garée, il y a la Porsche Cayenne du porte-parole du groupe Ramzi Khiroun, celle-là même qui accueillit un temps l’auguste séant de DSK. Dans le réfectoire, parmi la foule, il y a Nikos Aliagas, en tant que salarié d’Europe 1. Et aussi Jean-Pierre Elkabbach « qui n’est pas à la Mamounia mais parmi nous ». Ha ha. La blague est d’Arnaud Lagardère qui est entouré non seulement de Denis Olivennes mais aussi de Didier Quillot, dire si l’ambiance est cool. Un podium a été installé. « La petite estrade à la cantine, c’est le signe des moments importants pour Lagardère, décrypte un salarié un rien goguenard, la dernière fois qu’il l’a sortie c’est quand il a été accusé de délit d’initiés. » Mais là, on est venu pour se dire des gentillesses et c’est un festival. Le partant, certainement lesté d’un joli parachute, est beau joueur, un petit mot pour chaque média, saluant ainsi en Elle « la plus belle marque du monde ». L’élu du jour, sans cravate, dégaine du Montaigne, disant, à l’attention d’Arnaud Lagardère et des salariés, avoir accepté le poste « parce que c’était lui, parce que c’était vous ». Ses mots d’ordre : « initiative » et « innovation ». Ça ne mange pas de pain. Lagardère, lui, sert un numéro de stand-up. Vanne Quillot : « Il n’a fait qu’un quinquennat, c’est prémonitoire. » Sert un joli lapsus au sujet des annonceurs « qui nous font rire, heu, vivre ». Évoque la terrible vidéo de cet été où sa compagne Jade Foret et lui se faisaient des bisous en tenues coordonnées façon patineurs artistiques : « Si vous avez besoin d’un mauvais acteur pour un film, je suis là, le ridicule ne tue pas. » Avant de saluer la foule des salariés en délire : « Je vous aime très fort. » Wow. Outre l’intronisation d’Olivennes, le show, raconté sur Twitter par plusieurs employés, a aussi vocation à rassurer un groupe où pointe un sérieux souci de gouvernance. Et sur ce point, c’est pour le moins raté, les salariés n’ayant même pas pu poser de questions. « Lagardère arrive comme une fleur, alors que les employés ont passé un très mauvais week-end », râle une journaliste. En effet, vendredi, quand l’info d’une annonce lundi est tombée, nombreux sont ceux chez Lagardère qui se sont demandé quelle partie du groupe il allait céder. Des inquiétudes de la base qui s’ajoutent à celles des managers : Arnaud Lagardère semble passer plus de temps au bras de sa compagne Jade qu’au bureau. Selon une source syndicale interrogée par l’AFP, il n’a pas assisté à un seul comité d’entreprise depuis le printemps. Ah l’amour… De même, le parcours d’Olivennes : alors que Quillot a été bombardé en 2006 à Lagardère Active sans aucune expérience des médias (venu de France Télécom, il est au départ ingénieur), lui, après des débuts dans des cabinets ministériels de gauche et un passage à Air France, n’a fait que ça ou presque. Numéricable, Canal+ dont il sera un temps DG, qu’il quitte en 2002 pour diriger la Fnac avant de replonger dans les médias : un stage (rémunéré) de deux ans à la tête du Nouvel Observateur et enfin Lagardère. Sous l’ère Quillot, le groupe a opéré une mue en profondeur : le pôle de presse quotidienne régionale (la Provence, Nice-Matin) a été vendu de même que, tout récemment, la branche sacrément fournie des magazines internationaux, cédée à l’éditeur américain Hearst pour 651 millions d’euros. « Les cinq ans qui viennent de s’écouler ont été ceux de la reconfiguration du groupe, a déclaré hier Olivennes à l’AFP. J’ai désormais en charge un groupe médias qui dispose de titres puissants sur des segments forts […] Maintenant cap sur l’innovation au service de la croissance. » Voilà qui est assez flou pour faire une parfaite ligne de conduite à un groupe réputé pour sa stratégie en perpétuel zigzag. Paru dans Libération du 8 novembre 2011
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