vendredi 22 octobre 2010 10:40
Le Brésil shooté au Projac
par Gérard Thomas
Passion. DR
De notre envoyé spécial à Jacarepaguá (Rio de Janeiro)
La voiturette électrique peine à gravir la venelle escarpée du village toscan, incitant à l’arrêt, à mi-côte, sous la frondaison de la terrasse de l’Albergo Toscano. Mais au bout de la ruelle, c’est tout un quartier de São Paulo, métropole brésilienne, qui prend soudainement naissance et relègue l’ancien monde à des années-lumière. A Jacarepaguá, banlieue ouest de Rio de Janeiro située à une trentaine de kilomètres du centre-ville, le site de production Globo étale ses décors de telenovelas sur 165 hectares d’anciennes terres agricoles bordées de moros (collines) à la végétation luxuriante. Dans le temple de la série télévisée brésilienne, les paysages sont minutieusement reconstitués par une armée d’ébénistes, peintres, décorateurs et historiens. « Pour l’extérieur italien, une équipe de cameramen est partie tourner durant quarante jours en Toscane, explique fièrement Iracema Paternostro, l’une des responsables du centre. À son retour, tout a été reconstitué sur 8 000 m2 dans le moindre détail grâce aux prises de vues faites sur place. » Jusqu’à la vaisselle, assiettes, petites cuillères, pot à eau et même les étiquettes des produits régionaux disposés sur les tables (vin de pays, fromage et cochonnaille) sont fidèlement copiés « Feito no Brasil ». En quelques jours, les 3 700 employés du Projac (pour « Programa Jacarepaguá ») peuvent tout aussi bien recréer en bois et en carton-pâte les plages d’Ipanema ou de Copacabana — pourtant à moins d’une heure de transport —, qu’un vignoble bordelais ou la capitale de l’Etat indien du Rajasthan. Tout est déjà filmé, trié, numérisé, classé et conservé dans les salles climatisées des services de documentation informatique. Le joyau de l’empire du groupe Globo (qui, outre son centre de production, comprend le grand quotidien O Globo et un réseau de plus de 120 chaînes affiliées dont TV Globo) se complaît dans la démesure. Des bataillons de starlettes et de figurants bien mis qui patientent aux portes des quatre studios de 1 000 m2 chacun, jusqu’aux ateliers de couture à la capacité de production de 1 500 costumes d’époque par mois en passant par les 200 scénaristes et les 500 acteurs sous contrat exclusif, les 7 restaurants ou la centrale électrique, le pouls du Hollywood brésilien bat au rythme de trois rendez-vous télévisés quotidiens : 18 heures, 19 heures et surtout 21 heures. A ce moment, après la pub qui suit le journal national de TV Globo, la série reine scotche chaque jour près de 60 millions de téléspectateurs devant leur petit écran. En ce moment, cette place de choix revient à Passion, une telenovela qui dresse la saga d’une riche famille italo-brésilienne partagée entre ses racines toscanes et ses affaires au Brésil. « C’est aussi l’histoire d’amour entre un homme de cette famille, d’âge mûr, et une fille très belle et très méchante », résume plaisamment Gisela, une jeune Brésilienne férue de séries télévisées. Tout cela sur fond de gros intérêts financiers, évidemment. Mais qu’on se rassure, après de nombreux tourments, tout finira bien. Le happy-end est en effet une règle de base des telenovelas. « La clé du succès d’une série de grande écoute, résume Iracema Paternostro, c’est d’être le miroir de la vie des gens pour qu’ils s’y retrouvent, mais également de la positiver pour leur donner espoir. » Amours impossibles, homosexualité, confrontations sociales, alcoolisme, corruption, problèmes d’adolescence ou du troisième âge… La vie des Brésiliens est scientifiquement mise en coupe et aseptisée par les scénaristes pour la transformer en succès télévisés qui feront rire, pleurer, découvrir, réfléchir mais surtout espérer. Au siège de Globo, tout près du jardin botanique de Rio, Albert Alcouloumbre, directeur des plannings, rappelle que la chaîne a été créée en 1965, au début de la dictature militaire (1964-1985), avec un cahier des charges axé dans trois directions : information, formation d’une identité brésilienne et diffusion de la culture nationale. À l’époque, le fondateur de l’entreprise, Roberto Marinho, avait épousé la « doctrine de la sécurité nationale » des militaires, intimement liée au concept d’intégration nationale dans ce vaste pays (près de treize fois la France). Aujourd’hui, les telenovelas auraient toujours la lourde tâche de faire prendre conscience aux Brésiliens de la continuité nationale, comme l’affirme Alcouloumbre : « Nous donnons des éléments de réflexion à la société brésilienne. » Les différents segments de téléspectateurs sont méticuleusement courtisés par Globo : les enfants d’abord, avec des mini-séries de 10 épisodes, les ados ensuite, avec les feuilletons du samedi en 40 épisodes, et les familles enfin, avec les novelas qui les tiennent en haleine durant 180 à 210 jours consécutifs. En marge de leurs vertus « éducatives », les telenovelas sont surtout une source de profit impressionnant pour Globo, qui exporte chaque année près de 28 000 heures d’émissions dans une soixantaine de pays, au premier rang desquels le Portugal, le Mexique mais aussi les autres pays d’Amérique du Sud, la Russie et le Moyen-Orient. Pour un chiffre d’affaires avoisinant les 2 milliards d’euros. Dans le studio numéro 1, les prochains épisodes de Passion s’enchaînent en intérieur, dans l’immense salle à manger d’un manoir italien reconstitué avec ses boiseries et ses cheminées anciennes. Ainsi va la vie à Jacarepaguá. A raison de huit heures de tournage quotidien. Paru dans Libération du 21 octobre 2010
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