mercredi 7 janvier 2009 11:44
Le « Che » fait pschiit...
Réalisme socialiste. La légende du guérillero argentin retracée sans recul par Steven Soderbergh. Après le tee-shirt, le film !
par René Solis
DR
Che, 1re partie : l’Argentin, de Steven Soderbergh, avec Benicio del Toro, Demián Bichir, Santiago Cabrera, Catalina Sandino Moreno... 2h05.
Projetés, début décembre, au festival de La Havane, à la veille des cérémonies du cinquantième anniversaire de la révolution, les deux films de Steven Soderbergh (l’Argentin et Guerilla, qui sortira en France le 28 janvier) n’ont pas causé de vagues. Pas la moindre entaille à l’icône, rien que de l’histoire officielle pur sucre. Che, interprété par Benicio del Toro (par ailleurs coproducteur) est une œuvre si lisse et si compacte qu’elle en devient intrigante. A l’issue des quatre heures trente de projection en deux parties, on n’en sait guère plus sur le héros que si le cinéaste avait filmé une statue en plan fixe. La route menant à ce monument pétrifié est évidemment pavée de bonnes intentions. Elle prétend tourner le dos à Hollywood : ni aventure à grand spectacle, ni fresque psychologique, ni biographie romancée, Che se concentre sur trois épisodes de la vie du révolutionnaire : les deux années de combat dans la Sierra Maestra (novembre 1956-décembre 1958), le voyage à New York, en décembre 1964, où il intervient à l’ONU, et le désastre de l’expédition en Bolivie où il trouve la mort (novembre 1966-octobre 1967). Trois moments propices à la légende, où le Che est exactement conforme à l’image attendue, celle d’un idéaliste que le cinéaste américain s’acharne à filmer en le débarrassant de tout ce qui pourrait l’entraver : l’histoire de Cuba, la réalité, la vie des autres. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir envisagé les choses sérieusement. Del Toro dit s’être entraîné pendant sept ans pour le film, qui a fait l’objet d’une intense préparation documentaire. Les décors reconstitués à Porto Rico ont bénéficié d’une attention particulière. A entendre Soderbergh, la caméra numérique de nouvelle génération qu’il a utilisée est magique : « Découvrir la RED, dit-il, c’est comme entendre les Beatles pour la première fois ! La RED voit comme moi ! » De fait, toutes les images semblent repeintes : lumière parfaite, couleurs pimpantes, on oscille entre le beau et le sublime, de la Sierra Maestra aux Andes boliviennes en passant par Santa Clara, dont le centre historique, minutieusement reconstitué, brille comme un sou neuf. Même le Granma, le rafiot où s’entassent les 82 hommes partis à la conquête de Cuba, est nickel. Pas la moindre trace de vomi (on sait qu’ils furent tous malades comme des chiens), mais une image du Che et Fidel sur le pont, la nuit, tels des figures de proue en marche vers l’avenir. Cette avalanche d’images ripolinées (y compris quand les uniformes sont déchirés ou boueux) donne au film une certaine touche kitscho-soviétique que d’aucuns pourront estimer fascinante. Le contenu est à la hauteur. Cuba vu à travers les yeux du Che est un simple décor, peuplé de figurants anecdotiques (les paysans qui rejoignent les insurgés ou qui trahissent). De la réalité de l’époque, on ne perçoit à peu près rien. Et lorsqu’elle effleure, notamment au travers des rivalités entre factions, elle est un peu incompréhensible, sauf à connaître par cœur l’histoire de la révolution cubaine. Quant aux scènes de combat, elles virent au grotesque quand le Che fait sauter d’un seul coup de bazooka toute une caserne de soldats de Batista. La prise de Santa Clara avec l’attaque du train blindé, achevant de tirer le tout vers la BD. En contrepoint historique, Soderbergh imagine de reconstituer, en noir et blanc, le voyage du Che à New York en 1964. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise idée, mais complique les choses (tout spectateur peu au fait de la géopolitique de l’époque sera là aussi rapidement largué). De la prise du pouvoir, des débuts de la révolution, du rôle majeur du Che dans la répression des premiers jours (il supervise les exécutions dans la prison de la Cabaña), de sa participation au nouveau gouvernement, on ne saura rien, le film s’arrêtant à la veille de l’entrée de Fidel Castro à La Havane. Rien donc qui puisse venir écorner l’image du révolutionnaire exemplaire, encore plus exigeant vis-à-vis de lui-même que des autres. Que reste-t-il ? Les acteurs. Benicio del Toro (prix d’interprétation à Cannes) est un grand dur au mal crédible (il a drôlement bien bossé les crises d’asthme, et se tire pas si mal de la bouillie d’accent cubano-argentin), Fidel Castro (Demián Bichir) est impeccable avec sa voix de gamin aphone, et Camilo Cienfuegos (Santiago Cabrera) terriblement sympathique en titi de La Havane. Pour la vérité historique ou la fiction romanesque, on repassera. Ou l’on attendra le deuxième volet, sur l’errance dans le maquis bolivien, sinon plus réussi, du moins plus nourri.
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