lundi 11 février 2008 12:00
Le Comœdia, cinéma bombardé
Harcelés par UGC, les passionnés qui ont sauvé la salle lyonnaise sont aujourd’hui au tribunal, accusés de « contrefaçon de marque ».
par Olivier Bertrand
tags : économie , polémique , UGC
Photo Sébastien Erome. Signatures.
C’est un cinéma presque centenaire : le Comœdia, installé à Lyon depuis la Première Guerre mondiale. UGC l’avait racheté en 1993, pour l’exploiter durant dix ans, avant de le sacrifier. Des passionnés l’ont repris, rénové, et ils regagnent un public. L’équilibre approche, mais UGC ne l’entend pas de cette oreille. Le Comœdia se retrouve bombardé de procédures, et ses gérants passent aujourd’hui devant le tribunal de grande instance, pour « contrefaçon de marque ». UGC leur reproche d’avoir repris le nom du cinéma. C’est la quatrième assignation en quinze mois. Car le groupe conteste également l’octroi d’aides publiques. A Lyon, le Comœdia est un symbole. Un forain, Jules Pinard, l’avait ouvert en 1914, pour sédentariser son cinéma ambulant. Puis un marchand de fromage l’avait racheté pour sa fille. Il lui avait alors donné son nom actuel, en 1924. La fille avait épousé un garçon de salle, qui a ensuite régulièrement modernisé le Comœdia, durant plus de cinquante ans. Face aux vicissitudes, le lieu semble comme doté d’un instinct de survie. Un concurrent bien en cours auprès des distributeurs le cantonne avant-guerre aux films en deuxième vision. Puis l’occupant le transforme en Soldatenkino. Les alliés le bombardent en mai 1944. « Mon père a alors tenu des cinémas ruraux, le temps de reconstruire, raconte Pierre Lapouble, l’un des fils du pionnier. Personne ne croyait qu’il arriverait à repartir. Mais on a rouvert en 1949. » Lapouble devient le premier à installer à Lyon le 70 mm, dans les années 70. Ben-Hur reste huit mois à l’affiche et le Comœdia devient enfin une grande salle locale. Les fils déposent le nom le Comœdia en août 1987, puis cèdent le fond à UGC, en 1993. Rebaptisé « UGC-Comœdia », on y voit des films à grand spectacle, en version originale. Cela dure dix ans, jusqu’à la fermeture brutale, en décembre 2003. Sans avoir cherché de repreneur. « Le loyer était extrêmement élevé », explique Alain Sussfeld, directeur général d’UGC-France. Qui dissocie cet abandon de l’installation attendue d’un multiplexe, non loin de là. Un promoteur rachète le vieux cinéma aux fils Lapouble, pour construire une résidence étudiante. Mais un passionné le convainc d’attendre. Marc Guidoni, producteur lyonnais, entraîne dans l’aventure Marc Bonny, distributeur de Kirikou. Ils rachètent les murs. Les travaux sont lourds. Le Centre national de la cinématographie (CNC) accorde une aide sélective de 600 000 euros pour les travaux (sur 3 millions d’euros de budget). En échange, les gérants respecteront une programmation classée art et essai à 70 % minimum. La marque Cinéma Comœdia est déposée, le 8 novembre 2004 ; le cinéma rouvre le 17 novembre 2006. Une première plainte est déposée un mois plus tard par Uniciné (groupement des grands exploitants parisiens, UGC, Pathé, Gaumont, MK2). Elle vise le CNC et les 600 000 euros distribués. « Sans contester le principe des aides sélectives, précise Hortense de Labriffe, déléguée générale d’Uniciné, nous disons seulement qu’elles sont faites pour aider dans des zones où il y a un manque d’offres, et nous considérons que ce n’est pas le cas à Lyon, où l’offre d’art et essai est suffisante. » Un cheval de bataille qui rappelle la procédure engagée en Seine-Saint-Denis contre les aides de Montreuil à son cinéma municipal, le Georges-Méliès (lire l’article). Selon les grands exploitants, le cinéma doit rester géré par « les lois du marché », et Alain Sussfeld ajoute pour UGC : « Sur le marché global du cinéma national fragilisé, nous voulons savoir quelles règles sont appliquées pour l’attribution d’aides par le CNC et les collectivités. » Après la première plainte, UGC écrit aux gérants du Comœdia, le 1er juin 2007, pour leur interdire d’utiliser la marque, qui reste leur propriété. Puis le groupe assigne en août 2007 devant le tribunal de grande instance de Lyon, pour « contrefaçon de marque ». Il dépose ensuite une autre procédure, en référé, pour aller plus vite. Comme le juge se déclare incompétent en décembre, une quatrième plainte est déposée, celle qui doit être plaidée cet après-midi, devant le juge des référés. Les nouveaux gérants, qui estiment qu’UGC cherche à freiner leur développement avant l’ouverture en 2009 d’un nouveau multiplexe, plaident que les anciens propriétaires avaient déposé la marque le Comœdia, et non Comœdia. Les avocats d’UGC répondent que cette « différence insignifiante » n’empêche pas la contrefaçon. Pour eux, les gérants actuels cherchent à « créer une confusion en faisant appel au caractère attractif de la marque ». Un argument osé car en 2006, lorsque le cinéma a rouvert, la marque ne valait plus grand-chose. « Nous sommes propriétaires et, dans le cadre de notre politique de redéploiement à Lyon, souhaitons en faire usage », répond Alain Sussfeld. En toile de fond de cette guérilla juridique, les cinémas lyonnais se préparent à de profonds bouleversements. Pathé a inauguré en janvier un nouveau multiplexe, il en ouvrira un autre, en 2009, à Vaulx-en-Velin. UGC ouvrira ensuite le sien. Il y en aura alors cinq pour une agglomération de 1,3 million d’habitants. Chaque part de marché comptera. Et tous les moyens semblent bons pour grignoter dès à présent celles des derniers indépendants. A lire également sur Ecrans.fr :
- UGC, un appétit décomplexé
- Le cinéma d’en bas en danger
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