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mercredi 3 février 2010 10:35

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Le Fipa joue à saute-frontières

par Isabelle Hanne

tags : documentaire , festival , Fipa

A gauche : Musulmans de France. A droite, en haut : Ceux qui aiment la France, en bas : Clandestin. Photos DR

Amina est algérienne. Et rejoue la Liberté guidant le peuple devant le miroir de sa salle de bains, à Marseille. Salif vend des cartes postales sur l’esplanade du Trocadéro. Il a vite appris à déguerpir quand les flics arrivent. Et tous les samedis à Tel-Aviv, une femme appelle à ­Manille depuis une cabine télé­phonique.

Projetés lors du 23e Festival international de programmes audiovisuels (Fipa), la semaine dernière à Biarritz, de nombreux films documentaires ou de fiction abordaient frontalement, et souvent avec talent, les phénomènes migratoires et leurs conséquences, et des histoires d’immigrés en quête d’intégration et d’identité.

En ces temps de fermeture des frontières et des mentalités, c’est rassurant. Surtout quand on voit que certains pays, particulièrement exposés à l’immigration, ont fait le choix, radical, de construire des murs anti-immigrés. C’est ce que raconte les Etats au pied du mur, un documentaire réalisé par un journaliste canadien. Destinés à conjurer la peur de l’autre – sur l’air du « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » –, ces barrières sont autant de tentatives coûteuses, et souvent inefficaces, de juguler les flux migratoires. Des murs qui rendent le passage plus dangereux, mais qui jamais ne dissuadent.

Le documentaire nous emmène voir la clôture entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud. En situation d’extrême vulnérabilité, les migrants y sont souvent victimes d’agressions en tout genre. L’Inde, elle, a clôturé sa frontière avec le Bangladesh. Aberration, le mur empiète sur certaines terres agricoles. Les petits exploitants doivent donc pointer deux fois par jour à un checkpoint... Il y a enfin l’impressionnante barrière de Ceuta, cette enclave espagnole sur le continent africain, véritable goulot d’étranglement de l’immigration africaine. Car c’est là que commence l’Europe.

C’est aussi là que Salif, un jeune Mauritanien, attend pour traverser la Méditerranée. Salif, c’est le personnage principal de Clandestin, une superbe fiction réalisée par le comédien Arnaud Bédouet et très largement – et justement – récompensée (prix Mitrani, Fipa d’argent section fictions, et Fipa d’or meilleur scénario section fictions). Bientôt diffusé sur France 2, ce film raconte les mésaventures de Salif, débarqué à Paris à la recherche de son frère, sans le sou et sans papiers. Tantôt vendeur à la sauvette, tantôt plâtrier sur des chantiers, il apprend, dans le microcosme de Barbès, à survivre à Paris. Le réalisateur, quand il a reçu ses prix, a souhaité que ce film aide à « changer notre regard sur les Pakistanais qui vendent des petites tours Eiffel qui clignotent ».

A l’instar de Salif, les migrants économiques vivent un véritable exil. Sihat Hutz (« Longue distance »), reportage de l’Israélien Amikam Goldman, choisit, pour illustrer cette solitude, de montrer le seul lien qui unit ces exilés avec ceux qui sont restés au pays  : les téléphones publics. Oubliés, vestiges du temps d’avant le téléphone portable, ils revivent chaque week-end grâce aux travailleurs immigrés dans les rues du sud de Tel-Aviv. A l’autre bout du fil, un fiancé, une fille, un mari, à qui l’on raconte sa vie, ses problèmes, ses rêves. Chaque conversation, parfois éprouvée par la distance, est une histoire intime, singulière. Un reportage terriblement touchant et souvent drôle – au téléphone, les sentiments sont exacerbés  : incompréhension, indignation, impatience… Ce film, d’une extraordinaire humanité, nous fait partager un peu du quotidien précaire des immigrés (il a été récompensé du Fipa d’argent section grands reportages et faits de société, et du prix du jury des jeunes européens). Une précarité et une solitude décrite dans un autre documentaire, lui aussi présenté au Fipa (mais dans la catégorie ­documentaire de création), Living in a Better World. Quelque part à ­Paris, un immeuble insalubre, ­peuplé d’immigrés souvent sans papiers, menace de s’écrouler. Le documentaire (programmé sur France Ô), bien qu’un peu trop arty, rapporte le témoignage des hommes qui restent, en attendant de rentrer au pays avec, qui sait, peut-être un peu plus d’argent.

Mais d’autres font le choix de rester et de s’installer avec femmes et enfants. Amina, personnage central de Ceux qui aiment la France (réalisé par Ariane Ascaride, bientôt diffusé sur France 2) est une petite fille de 11 ans qui vit à Marseille sans papiers français. Pourquoi n’y a-t-il que des Arabes dans son quartier  ? Pourquoi lui dit-on qu’elle est algérienne alors qu’elle se sent française  ? Sa volonté d’intégration, immense, la pousse à se détester et à détester les siens  : « J’aime pas les Arabes. J’aime pas les Arabes, sauf ma famille. Et encore, seulement mes parents, et mes trois frères. C’est tout. » Un joli film à regarder comme une fable, qui parle très bien de l’autodétestation des immigrés, du fantasme de la vie à la française, de l’intégration.

Présenté hors compétition, Musulmans de France (le 23 février sur France 5) retrace, de 1904 à aujourd’hui, l’histoire de ceux qu’on appela « indigènes », puis « immigrés », et que l’on commence seulement à appeler Français. Mais que l’on continue à désigner comme « musulmans de France », qu’ils soient pratiquants ou non, d’origine maghrébine ou d’Afrique subsaharienne. Un documentaire rigoureux et une fresque inédite, qui veut, selon son réalisateur, Karim Miské, « donner un ­contenu historique à cette identité, à cette catégorie de “musulmans de France”. Et en même temps, la déconstruire, pour qu’elle ne se referme pas sur elle-même. »

Paru dans Libération du 2 février 2010


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