mardi 10 mars 2009 11:36
« Le Monde selon Stiglitz », chronique d’un globe qui vacille
Sur Arte, une immersion dans les territoires ravagés par le néolibéralisme avec le Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans le rôle de guide.
par Christian Losson
tag : documentaire
DR
Le Monde selon Stiglitz, documentaire de Jacques Sarasin(2008), Arte, 22 h 30, suivi d’un débat.
Tel un fantôme à la Edward Hopper, il est là, visage et verbe ronds ; à Gary, sa ville natale, excroissance de Chicago. En ouvreur qui sait d’où il vient, baskets et valise à roulettes, déambulant dans un centre-ville mutant ; un désert post-industriel. En guetteur de repères, levant les yeux à l’intérieur d’une chapelle décatie, symbole de la déchéance d’un ex-fleuron de l’acier et de l’auto. En arpenteur d’un monde qui se défait, se désolidarise et se désagrège, comme « neutronisé » par l’effet domino de la mondialisation. Joseph Stiglitz, ex-piston de la mondialisation quand il fut vice-président de la Banque mondiale, puis grain de sable « alter » nobélisé en 2001, joue les fils d’Ariane dans ce docu sobre et salutaire. Il résume, en universitaire impressionniste qui s’assume, une histoire : celle d’un globe qui a tourné si vite, et si mal, qu’il vacille de son pied. Celle d’une mondialisation à repenser pour avoir trop été pensée à sens unique. « Après avoir vu les mauvais cotés de l’économie de marché, il est impossible de s’extasier devant ses réussites », dit la bête noire des ayatollahs du néolibéralisme, un chouïa aphones, il est vrai, en cette crise religieuse du tout-marché. Le film-jeu de l’oie est bâti sur un procédé aussi simple que celui qui a vu les pyramides de Ponzi se fissurer ou les moutons du tout-finance se faire tondre avec la crise financière. On part – et on revient à Gary –, « qui est né avec l’acier », dit Stiglitz, se « meurt avec l’acier », et s’en remet à Mittal pour croire en un salut providentiel. Avec l’économiste dans le rôle du passeur, on s’invite en Equateur, en Inde, au Botswana, en Chine. Le procédé permet un aperçu de la mise en compétition des mains-d’œuvre du monde pour le « bénéfice des seuls actionnaires » de multinationales. Il livre une immersion de cette course vers le bas, où l’environnement et le social servent de double variable d’ajustement. Au « populisme du capital », résume Rafael Correa, le président équatorien, doit succéder un autre capital : des droits humains, car « le marché est un bon serviteur et un très mauvais maître ». Assumant le risque du puzzle forcément incomplet, le Monde selon Stiglitz revient sur les vagues de suicides de paysans cotonniers en Inde. On y écoute ainsi ce fermier prêt à vendre un de ses reins pour rembourser ses dettes. Le docu s’attarde sur le poison de la contamination des sols en Amazonie équatorienne. On y voit ce paysan, victime de la cupidité et de la logique dépotoir du pétrolier Texaco – tout à sa « maximisation des profits, minimisation des coûts » , rappelle Stiglitz –, dire : « Nous mourrons comme des bouts de viande. » On se projette aussi au Botswana, pays confetti, seul à être sorti de la liste dite des « pays les moins avancés » grâce au diamant et à l’unification (forcée) des tribus et le déplacement de populations. Au passage, Jacques Sarasin, le réalisateur, tente de refiler quelques clés sur des enjeux encyclopédiques du développement. Comme se pencher sur « le paradoxe de l’abondance », ces ressources naturelles qui piègent les pays dans leur essor. Se lancer sur les droits de propriétés intellectuelles, utilisés, arme suprême de la bio-piraterie, par ce laboratoire californien qui brevette les plantes. Revenir sur l’échec du FMI à anticiper les crises (et appliquer les bonnes potions). Mais quid du mirage du G20, qui se pose en architecte de la nouvelle maison-monde à venir ? Il faudra attendre la suite de ce docu simple, efficace, pédago. L’inverse de la mondialisation actuelle. Bref, 1 h 28 loin d’être si déprimante au moment où la planète financière joue les funambules au-dessus du vide. Stiglitz, c’est un peu Jo le plombier, version mondialisation en temps de grandes eaux. Sauf qu’il n’est pas républicain (ça aide), n’a pas le QI d’une clé de 12 (c’est mieux), et a quelques solutions (ce n’est pas le seul) pour éviter de voir saloper la planète après les inondations successives de laisser-faire aveugle. C’est déjà pas mal. Paru dans Libération du 10 mars 2009
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