jeudi 26 novembre 2009 12:10
Le Moore vache contre la finance mondiale
par Grégoire Biseau
tags : documentaire , économie
Photo DR
Capitalism : a love story
de Michael Moore
2h06.
Servie sur un plateau, cette crise financière mondiale n’était pas forcément un cadeau à offrir à Michael Moore. Trop belle, trop évidente. Un combat gagné d’avance ne fait a priori ni de grands films ni de bons tracts. Or, notre cher capitalisme financier s’étant si joliment fourvoyé (et sans l’aide de personne), on n’imaginait pas très bien comment il allait pouvoir résister aux bâtons de dynamite de Moore. C’est bien simple, avant même d’avoir vu son Capitalism : a Love Story, dernier opus, on connaît déjà tout : les méchants (les banquiers), les victimes (ces familles américaines virées de leur maison pour avoir contracté en toute crédulité un crédit subprime) et la morale de l’histoire (boutons tous les politiciens véreux achetés par le grand capital). Tout cela n’empêche pas Moore de nous mener par le bout du nez pendant deux heures. Avec une science du rythme presque marketing : dès que son film s’enlise dans la facilité ou patauge dans le bon sentiment, Moore a le don de vous rattraper par le col avec une séquence désopilante ou des images coup-de-poing. On ne sait pas s’il faut tenir Moore pour un grand cinéaste, mais il faut lui reconnaître une grammaire filmique unique en son genre. Encore plus que dans ses films précédents, il fait de sa macédoine d’images, où tout se mêle et se mélange (du reportage brut avec du détournement de publicité, des archives historiques avec des séances de happening aussi vaines que poilantes), un système d’une efficacité redoutable. Au nom du « tout est bon à prendre », Moore s’affranchit de toute précaution déontologique. Et l’assume si fort qu’il s’en dégage une certaine honnêteté. Comme s’il nous soufflait à l’oreille de se méfier de tout, y compris de lui, de ses images et de ses sermons. L’entame résume plutôt bien son ambition. Le générique composé de (fausses) images captées par des caméras de surveillance où l’on devine plusieurs groupes d’adolescents en train de dévaliser des agences bancaires sonne d’abord comme un appel à prendre les armes. Puis le film s’ouvre sur un vieux documentaire consacré à la décadence de l’Empire romain, très vite détourné par une voix off qui raconte, cette fois, la déchéance de l’Amérique de Bush pervertie par son amour millénaire pour le capitalisme avide. Parfait. Moore continue ainsi pendant deux heures, en court-circuitant les passages obligés de l’enquête, dite sérieuse. Ainsi, lorsqu’il convoque un ancien banquier pour tenter de se faire expliquer la finance de marché, il l’interrompt au bout de deux minutes d’un définitif : « Je ne comprends rien à ce que vous me racontez. » On ne ressort pas du film plus éclairé sur les raisons qui ont provoqué ce cataclysme financier mondial, mais plus vigilant. Au milieu du film, le cinéaste a placé un instant de vérité historique percutant : une allocution télévisée de Roosevelt qui présente son projet de constitution (qui finalement ne verra pas le jour), dans lequel il détaille plusieurs droits sociaux élémentaires, comme le droit au logement et à la santé pour tous. Moore nous assure que si ce texte avait été adopté, le cauchemar des subprimes n’aurait probablement pas existé. Une façon de rappeler que si l’économie de marché a pris autant ses aises dans nos démocraties occidentales, c’est d’abord avec la complicité silencieuse et lâche du politique. Paru dans Libération du 25 novembre 2009
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