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samedi 5 juin 2010 12:03

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Le X fait grincer les pieux

par Sophie Bouillon

tag : sexe

DR

De notre envoyée spéciale à Pretoria

Une femme qui s’ennuie, un paysagiste (ne dites pas « jardinier », c’est dépassé) et un mari qui rentre tard du travail… Le scénario est plutôt classique. Les années 60 en ont vu d’autres. Et pourtant, avec son film Kwaai Naai et ses bons vieux clichés, le réalisateur Johan Greef a déclenché la révolution sexuelle au sein de la communauté afrikaner.

Il y a deux ans, ce producteur de films de mariage et de documentaires animaliers se promenait dans un sex-shop lorsqu’il surprend une conversation. Une dame afrikaner d’âge mûr veut offrir un cadeau à son mari, un film porno. Mais problème : le mari ne parle pas anglais. La vendeuse, désolée, explique que les films afrikaners pour adultes n’existent pas. Et la petite dame repart, toute déçue. L’histoire ne dit pas ce qu’elle a finalement acheté à son mari. Mais elle a offert à Johan Greef une belle occasion de rentrer dans l’histoire. Il a publié une annonce de casting sur le Web, et après huit mois laborieux, il a enfin trouvé trois acteurs qui voulaient bien tenter l’expérience. Le premier film afrikaner pour adultes est sorti en 2009. Et même si son réalisateur avoue n’avoir pas mis « trop de trucs bizarres pour ne pas choquer » les pieux esprits, Kwaai Naai n’en finit pas de créer la polémique. Johan Greef a reçu plusieurs menaces de mort depuis octobre. « Assassin de la culture afrikaner, fais attention de ne pas être assassiné toi-même », traduit-il, le sang froid. On le désigne comme « l’antéchrist » que « seul Dieu pourra peut-être pardonner ». Au total, une vingtaine de lettres, SMS, sans compter le déferlement de commentaires sur Internet. Son frère ne lui parle plus. Beaucoup de ses amis ne répondent plus à ses appels. Son père, décédé il y a quelques années, « doit se retourner dans sa tombe ». Kwaai Naai (que l’on peut traduire allègrement par « Baise fantastique ») vient secouer la communauté afrikaner, quatre siècles après sa naissance.

Autant dire que les anciens colons ne sont pas très ouverts sur la chose. Les Afrikaners sont nés de l’exode des extrémistes protestants européens qui ont fui les persécutions religieuses du XVIIe siècle. Ils ont trouvé en Afrique du Sud leur « terre promise », et se réfèrent sans cesse à Dieu comme lien fondateur de leur culture. Ce sont les mêmes préceptes bibliques qui ont servi de fondements au régime de l’apartheid « voulu par Dieu ».

A 60 ans passés, avec sa petite queue-de-cheval, Johan Greef apparaît comme un grand timide. Lors de notre rencontre, il a dissimulé les photos de son film dans une BD. « Je suis athée et Dieu, je m’en balance, confie-t-il. Je parle qfrikaans, est-ce que ça doit faire de moi un Afrikaner ? En fait, je dois être né sur une autre planète, car je n’ai pas ma place dans ma propre culture. » Un coup d’œil derrière son épaule pour être sûr que personne ne peut l’entendre. Il chuchote : « Moi, le porno ou les documentaires animaliers, c’est pareil. Je fais ça pour l’argent. » Avec les 4 000 copies vendues en DVD, Kwaai Naai est le deuxième film pour adultes le plus distribué à travers l’Afrique du Sud. « C’est un petit marché », s’empresse-t-il d’ajouter.

Déçu par les réactions, il avait décidé d’abandonner les films porno pour se consacrer aux unions sacrées. Mais « après toute cette publicité, personne ne veut que je filme son mariage ! » s’amuse-t-il. Finalement, on s’habitue vite au scandale. Johan Greef tourne actuellement un second film, qui se déroulera « dans la savane, tout en haut d’un baobab, pendant que les girafes et les éléphants viennent s’abreuver aux points d’eau ». Toute une romance…

Dans une ultime provocation, il reprend dans son film un chant emblématique de la culture afrikaner, dont il a modifié les paroles. Le chant de la conquête coloniale se transformera donc en chanson paillarde grivoise. « Ça va les rendre fous ! » Il n’a pas encore de projet pour un film sud-africain « multiracial », aux couleurs de l’arc-en-ciel. Il aimerait tenter l’expérience, mais pas avec des acteurs afrikaners. « Ça ne se vendra jamais. Ça va trop loin », regrette-t-il. Peut-être dans un siècle ou deux…

Paru dans Libération du 4 juin 2010


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