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lundi 5 septembre 2011 14:56

  • télévision

Le bon vieux TF1 des familles

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : TF1

CC by Jeremy Bronson

En ces temps extravagants qui voient des gouvernements amis frapper durement l’honnête travailleur (rendez-vous compte, une taxe sitôt qu’on dépasse les 500 000 euros ; et pourquoi pas nous guillotiner en place de Grève ?), des gens de maison menacer l’avenir de nos plus brillants hommes d’Etat en les souillant de graveleuses affabulations et notre fleuron national TF1 essuyer revers audimétriques sur revers audimétriques (22,8% en juillet, son plus bas score, et à la Bourse, le titre rapporte désormais moins que la rente Pinay). En ces temps déréglés, donc, il subsiste - inch’Allah, comme on dit aux colonies - une valeur éternelle : la famille. Que TF1, justement, dans un louable effort de fertilisation de ce terreau de l’identité nationale, exalte, en cette rentrée, au travers de deux émissions exemplaires : 4 mariages pour une lune de miel et Baby Boom. La première, diffusée chaque jour à 17 h 20, est une ode à la noce, et la seconde, le mardi vers 23 heures, promeut non pas l’IVG à la dynamite, comme son titre pourrait le laisser penser, mais au contraire, le contraire. Là, vous nous voyez venir - qui vous autorise à nous voir venir, d’ailleurs ? -, on va faire un papier pour salir cette belle entreprise de tulle blanc et d’innocents gazouillis. Eh ben ouais.

Une noce à ronger

TF1, peu à peu, se meut en M6, où l’on se rencontre dans L’amour est dans le pré, se trouve une maison chez Stéphane Plaza, la nettoie dans C’est du propre, la redécore grâce à Valérie Damidot, la revend via le même Plaza, avant de finir dans la misère, la violence et la prostitution des fesses chez Bernard de la Villardière. Y a pas de raison donc, s’est dit TF1, où désormais dans Secret Story on couche, dans 4 mariages pour une lune de miel on s’abouche et dans Baby Boom on accouche. Avant de terminer sa vie, bavant devant un reportage de Jean-Pierre Pernaut sur la confection de l’ardéchoise maouche. Et tant qu’à piquer ses recettes à M6, la Une lui a carrément chouré une émission : 4 mariages pour une lune de miel, c’est Un dîner presque parfait, la robe de mariée en plus, pardon, en plouche. Soit, par semaine, quatre cérémonies (dont, défiant les statistiques, trois à l’église pour la première…) et autant de « mariées-juges » daubant et notant à tour de rôle pièce montée, jarretière et qualité de la chenille.

La première semaine, c’était Joëlle (blonde et 13 700 euros de budget mariage, autant dire l’hyène de service), Stéphanie (factrice à Tourcoing et 4 000 euros, la ch’ti du lot), Isabelle (l’emmerderesse en chef) et Mélanie (la nunuche). A chaque jour son mariage et ses perfidies, entrecoupées de pas moins de trois pages de pub (dont Meetic, normal, et « Envoie Cocu au 7 20 21 », logique). Si toutes ont apprécié, à la noce de Joëlle, les invités marchant dans l’église au rythme de la version gospel d’All You Need Is Love (ouiii, comme dans Love Actuallyyy), elles ont très sérieusement remis en cause la robe de la mariée, absolument pas en accord avec le thème « Cabaret » (et le chignon, alors là, pas du tout cabaret, le chignon). Le lendemain, au mariage de Stéphanie, le faire-part a beaucoup plu : il faut dire que ce petit bijou de créativité représentant un permis de conduire maquillé en « permis de se marier » avec, écrit en haut, « République nuptiale », était très réussi. Si la chenille au son des Lacs du Connemara a eu ses partisans, le buffet et sa pièce maîtresse (mortadelles, saucisses sèches, rillettes et autres pâtés de foie disposés en forme de cœur) n’ont pas été appréciés par les plus chichiteuses. Pas plus que la surprise réservée par le néo-mari à sa néo-épouse : un strip-teaseur déguisé en pompier cracheur de feu. Au troisième jour, bien que placé sous le thème « Anges et colombes », le mariage d’Isabelle, c’était plutôt « cata et scoumoune » : robe trop grande, marié amnésique, colombes périmées et enfants ratant dans les grandes largeurs la chanson à leur maman (ah, c’était réussi et kro mignon ? Désolés). La dernière, Mélanie, pour son mariage « Cendrillon », a déçu les jurées avec son ouverture musicale très moyennement princière (ou alors versant monégasque : c’était du Bon Jovi) et son buffet pourtant tout à fait dans le thème (des petites princesses de plastique habillées de traîne en jambon de pays).

De gré ou de forceps

Quarante caméras planquées dans le moindre recoin de la maternité de Poissy et, passé les messages des sponsors - un test de grossesse et des couches, dans l’ordre - la voix off qui annonce : « Audrey Hepburn disait : "Le plus difficile dans la maternité, c’est cette inquiétude intérieure qu’on ne doit pas montrer." Eh bien aujourd’hui, nous vous montrons tout. » Enfin ! Episiotomie, épisiotomie, épi, épi, épisiotomie ! Veuillez excuser cette explosion, mais il faut ça pour supporter les kilos de miel qui dégoulinent de Baby Boom : à faire claboter un diabétique.

D’abord il y a la voix off - carrément la voix française de l’héroïne de la bluette américaine Grey’s Anatomy -, à très fort taux de glucose. Et qui déblatère le même genre de sentences nunucho-boursouflées. Exemple : « Chaque jour en salle de naissance, des hommes deviennent pères. […] Un bouleversement : la plus grande aventure de leur vie. » A part, évidemment, grimper la baby-sitter. Ensuite, il y a la bande-son, à base de chants d’angelots à vous faire passer la scène du faon dans Sissi pour du porno gonzo. Et puis il y a, sur fond d’une composition mariant habilement biberons et jouets d’enfants, les parents interrogés sur le « miracle de la vie » qui vient de s’accomplir. On a droit à toute la gamme : l’adolescente qui veut jouer à la poupée, les cathos et leur déjà innombrable portée de Tancrède et d’Enguerrand, le père qui tourne de l’œil… Dans Baby Boom, spot chromo aux images nettoyées, aseptisées, on ne voit rien, ni sang ni même ce sein, flouté au montage. Point ou à peine de médecins : le « nous » qu’emploie la voix off, c’est celui des sages-femmes, réduites à une caricature d’extatiques accoucheuses, de bonnes fées vous barattant du nourrisson comme Jean-Pierre Pernaut du savetier. Et, bien sûr, on ne saura rien de leur travail, de l’absence de personnel, des heures sup pas payées, bref des joies de l’hôpital public. Faudrait voir à ne pas assombrir le beau tableau nataliste de TF1.

Paru dans Libération le samedi 3 septembre 2011.


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