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jeudi 20 novembre 2008 10:24

  • cinéma

« Le cinéma dominant est sans pensée »

Rétro. Peter Bogdanovich, invité des Rencontres du 93.

par Bruno Icher

tags : cinéma d’auteur , cinéphilie

Saint Jack (1979). L’acteur Ben Gazzara (à droite) qui permettra à Bogdanovich de se « retrouver ». Photo Les Archives du 7e Art

Rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis, jusqu’au 23 novembre.
Programme sur http://www.cinemas93.org/programme.php

Peter Bogdanovich, 69 ans, est en France à l’invitation des Rencontres de Seine-Saint-Denis (qui rendent aussi hommage au grand cinéaste russe Alexeï Guerman). Le réalisateur de la Dernière Séance et de Mask est également documentariste, écrivain et historien du cinéma. Ses livres sur ­Orson Welles, John Ford ou Howard Hawks font autorité. Présent à de nombreuses projections dans le 93, il sera demain au cinéma le Méliès de Montreuil, à 18h30, en compagnie de son ami Wes Anderson.

Y a-t-il des films que pouvez regarder inlassablement ?
Beaucoup. Mais Rio Bravo est mon préféré. Tarantino me disait que chaque fois qu’il tombait dessus à la télévision, il ne pouvait pas faire autrement que de le regarder jusqu’au bout. Moi, c’est pareil. De plus, ce film a joué un rôle important dans ma vie de cinéaste. Vous vous souvenez de cette mise en place, sans un mot, ou presque ? Dean Martin qui mendie un verre, John Wayne qui l’empêche de s’humilier... Howard Hawks a parfaitement joué avec le statut de ces stars. Tout le monde savait que Dean Martin était un ivrogne et que John Wayne, c’était John Wayne ! Quand j’ai rencontré Hawks, il m’a dit qu’il avait fait ce film après une longue période de réflexion. Son film précédent n’avait pas bien marché [la Terre des Pharaons, ndlr] et il avait réfléchi pendant presque quatre ans sur la manière de faire un film. Durant cette période, il a beaucoup regardé la télévision et s’est demandé pourquoi les gens revenaient chaque semaine pour regarder des feuilletons dont les scénarios étaient si faibles. Hawks, c’était la force des personnages. C’est comme ça qu’il a construit Rio Bravo : sur les personnages, seulement ; réunis par une histoire aussi simple que possible, à la limite du non existant.

Aujourd’hui, vous continuez à voir tous les films ?
Non, c’est même le contraire. J’essaie de voir tout ce qui est important, mais je suis souvent déçu. Le succès des films avec héros, Marvel par exemple, ça m’étonne toujours. Une fois que l’on peut tout faire avec les effets spéciaux, on ne fait plus rien. Tout est faux et tout le monde le sait. Il y a comme une suspension de la croyance. Plus généralement, la génération de spectateurs, mais aussi de réalisateurs, qui a été si marquée par Star Wars ou les Dents de la mer a produit un phénomène étrange. Ils ont fait passer les films de série B en films de catégorie A. Par conséquent, les films A sont devenus les films indépendants. Je n’aime pas beaucoup ça.

Cela ne résume pas tout le cinéma américain, tout de même ?
Non, mais l’industrie est dominée par un cinéma sans réflexion, sans pensée. Il est, par exemple, un peu effrayant de constater qu’il n’y a pratiquement plus de rôles pour les femmes. Tout le monde a oublié ce que disait ­Bogart quand on lui demandait comment il avait construit le romantisme de son personnage dans Casablanca : « Impossible de ne pas être romantique quand on a son regard rivé à celui d’Ingrid Bergman. »

Pourquoi avez-vous choisi Wes ­Anderson pour le dialogue en public lors de ces Rencontres ?
J’aime beaucoup ce qu’il fait et il est devenu un ami. J’habite en ce moment chez lui, à New York. Et puis il est à une étape de sa carrière qui me rappelle beaucoup la mienne. Il a d’abord été couvert d’excellentes critiques et on en a fait un golden boy jusqu’à ses deux derniers films, qui n’ont pas très bien marché. Pour moi, ça a été la même chose. C’est difficile de gérer le succès aux Etats-Unis. A partir de Daisy Miller, j’ai rencontré des problèmes. La critique n’a pas aimé et le public n’a pas suivi. J’ai enchaîné avec deux films qui étaient des erreurs, At Long Last Love et Nickelodeon. La conception était bonne, mais j’ai fait trop de compromis pour que ce soit vraiment bien. J’ai eu beaucoup de mal à m’en remettre, et c’est grâce à Saint Jack que je me suis retrouvé. C’est le film que Wes Anderson a choisi pour notre dialogue et qui, dit-il, l’a beaucoup inspiré pour Darjeeling Limited. On va en parler.

Paru dans Libération du 19 novembre 2008


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