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mercredi 23 juin 2010 10:07

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Le cinéma du citizen Karl

par Olivier Wicker

Le Cabinet du Dr Caligari

Parler cinéma avec Karl Lagerfeld revient à occulter 99% de l’histoire du septième art pour se concentrer sur quelques joyaux. L’homme ne va pas dans les salles, ne regarde pas de films à la télé (« les voix qui sortent d’un écran me sont très désagréables ; j’ai l’impression d’entendre des fantômes ») mais se tient au courant par ses proches. Comme il a déjà photographié tout ce que Hollywood compte de stars, qu’il a connu Marlène Dietrich, travaillé avec Nicole Kidman et peut parler des réalisateurs avec Isabelle Huppert, on peut considérer qu’il est relativement bien informé sur les mœurs du milieu.

Dans son panthéon personnel, il place tout en haut le Cabinet du Dr Caligari, film réalisé par Robert Wiene en 1921, en noir et blanc, expressionniste et muet (ces trois derniers critères sont cruciaux pour KL). Précisons que ce long métrage, objet de fixation des cinéphiles depuis des décennies, est d’une nature esthétique assez particulière : les trois artistes en charge des décors se sont lâchés dans un déluge expressionniste. La chose — assez expérimentale — ne peut que plaire à un couturier qui brode à l’infini sur les rapports entre le noir et le blanc lorsqu’il officie pour Chanel. Le scénario machiavélique fait les délices de KL : le Dr Caligari exhibe dans les foires Cesare, un jeune homme somnambule maigrichon et corseté dont le spectacle attire les foules. La fin du film révèle que le Dr Caligari dirige également un établissement psychiatrique. L’histoire est à mettre en regard avec l’analyse que fait Lagerfeld de son propre personnage médiatique : « C’est comme une poupée que je manipule et que je promène sur les plateaux télé. Cela m’amuse de tirer les ficelles de cette créature. »

Si sa passion pour le cinéma est ancienne, son goût pour la réalisation est récent. Karl Lagerfeld a signé, ces trois dernières années, plusieurs courts métrages (dont trois en noir et blanc) ; tous tournés et présentés à l’occasion de défilés Chanel. Sa méthode : « Je veux tout faire, le scénario, les dialogues, la réalisation, les montages. » Pour les seconds rôles, il s’appuie sur son entourage proche. Le sound designer de ses défilés, Michel Gaubert, transformé en Russe blanc du début du XIe siècle. Il a aussi transformé Baptiste Giacobini, un de ses modèles préférés, en danseur de ballet russe façon Nijinski. Pour les rôles principaux, il prend moins de risques et fait tourner des acteurs professionnels, tous sont proches de lui : Anna Mouglalis, Emmanuelle Seigner, Elisa Sednaoui, Lizbeth Jagger ou encore Pascal Greggory. On peut y voir un fonctionnement en bande tel que le pratiquait Andy Warhol dans sa factory. Karl Lagerfeld réfute la comparaison : « J’ai tourné avec Andy [dans « l’Amour » (1973), ndlr], ce n’était pas aussi glamour qu’on le dit maintenant, tout tournait autour de son voyeurisme assez malsain. Et je n’aime pas particulièrement l’esprit de bande où chacun finit par dépendre de l’autre. »

Dans ses films, la figure de Coco Chanel apparaît sous forme d’évocation souvent cinglante. Dans Coco 1913, il en fait une femme pingre, acariâtre qui se détend avec son amant entre deux rendez-vous. Il use avec ce personnage de licence romanesque. Son Paris Shanghai présenté en Chine en décembre montrait la couturière en grande discussion avec un jeune couple en pleine période de Révolution culturelle. Dans son dernier film — en couleur, cette fois — Remember Now (titre qui résume à la fois sa fascination pour l’histoire, son rejet de la nostalgie et son habileté à sentir le présent) apparaissent les figures de Colette, Brigitte Bardot, Sacha Distel. Pascal Greggory, vieux dragueur des plages plein d’autodérision y séduit une jeune fille (Elisa Sednaoui) lors d’une longue déambulation nocturne. On croit reconnaître quelques épisodes de la night tropézienne. « Pas du tout, répond-il, la réalité de Saint-Tropez ne m’intéresse pas, pas plus que la légende qui entoure la ville ou les commentaires qu’en font les uns ou les autres. Ce que je filme, c’est le Saint-Tropez imaginaire que j’ai dans la tête. »

Jouer les metteurs en scène le passionne, tourner son premier long métrage le titille, il a déjà une histoire en tête (celle d’une famille allemande durant la Première Guerre mondiale qui recueille une femme juive) mais le temps nécessaire à la réalisation est un obstacle. « J’ai un contrat moral avec la maison Chanel — qui va bien au-delà de l’aspect financier. Cela me rend difficile de tout arrêter pour faire un film durant trois mois. »

Son film français préféré reste les Dames du Bois de Boulogne de Robert Bresson. « J’adorais Maria Casarès. Dans n’importe quoi, elle était toujours très belle. Ce que j’ignorais, c’est qu’elle détestait ce film. »

L’autre marotte de KL se nomme Erich von Stroheim, l’acteur et réalisateur allemand, connu pour son sens du scandale et de la démesure. « Il était d’un cynisme génial, tournait des scènes qui coûtaient des fortunes, malheureusement souvent coupées au montage. »

On insiste sur les films récents qui l’ont marqué. Il ne voit pas. Et puis si, finalement : « Le Ruban blanc de Michael Haneke ; j’ai adoré et détesté ce film. Toute cette fausse rigueur, cette morale étouffante, cette société hypocrite, c’est celle de mon enfance en Allemagne. »

Paru dans Libération du 22 juin 2010


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