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jeudi 18 mars 2010 13:06

  • cinéma

Le cinéma du réel reçoit un Maysles

par Bruno Icher

tag : festival

Salesman (1968), ou comment vendre des bibles à des Américains démunis. DR

Albert et David Maysles, festival Cinéma du réel
Au centre Pompidou, centre Wallonie-Bruxelles et MK2 Beaubourg
Du 18 au 30 mars 2010.
Rens. : www.cinereel.org

Dans l’abondante édition 2010 du Cinéma du réel, il est comme d’habitude difficile de faire des choix. C’est la loi de ce festival parisien remarquable, rempli de la cave au grenier de petites et grandes merveilles, inédites ou invisibles entre compétition internationale, section premiers films, panorama français, etc. Dans la partie « classique », on peut toutefois miser gros sur un des clous de la programmation avec la venue d’Albert Maysles, documentariste américain et pape du cinéma vérité, affichant en outre une forme impériale : 83 ans et une bonne soixantaine de films au compteur, la plupart réalisés en compagnie de son frère cadet David, mort en 1987. Celui que Godard appelait « le meilleur cameraman du monde » fera une masterclass au centre Pompidou samedi (accès libre). Une quinzaine de ses films seront aussi projetés, pour lesquels une révision générale s’impose.

Parmi les sujets de prédilection des frères Maysles, il y a évidemment la musique et les grands de ce monde toujours filmés dans une intimité ou dans une actualité qui prennent des années plus tard, voire des décennies, une saveur unique. Ils ont ainsi tourné plusieurs films sur le travail d’emballage géant de Christo à une époque où l’artiste était au mieux considéré comme un gentil aliéné en liberté (Christo’s Valley Curtain et Running Fence). Personne n’a oublié par ailleurs que les frères furent, avec Charlotte Zwerin, les opérateurs de l’ultra célèbre Gimme Shelter, le concert d’Altamont (Californie) en 1969 où prit fin, dans un étouffant climat de violence, l’éphémère Summer of Love. Le film, visible sur n’importe quelle plateforme de vidéos, n’est pas programmé au festival, au profit de raretés comme l’ahurissant What’s Happening ! The Beatles in the USA, récit de cinq jours passés dans le quotidien des quatre petits gars de Liverpool en 1964 lorsqu’ils mettent l’Amérique dans leur poche sans vraiment s’en rendre compte. Dans la voiture qui les conduit de l’aéroport vers leur hôtel, il faut voir leur air ahuri, entre ravissement et inquiétude, lorsque des hordes de filles se jettent contre la vitre en hurlant tandis qu’ils écoutent au transistor une émission dédiée à leur gloire toute neuve.

Toujours dans le registre du démontage de la célébrité et de l’idolâtrie, deux films épatants sont aussi au programme, With Love From Truman, portrait de Truman Capote lors de la sortie de De sang-froid et Meet Marlon Brando, récit d’une journée de promotion organisée à New York en 1965. L’acteur au sommet de sa gloire a terminé le tournage de Morituri de Bernhard Wicki et doit faire son numéro de charme pour vendre le film. Entre le léger dégoût que lui inspire l’exercice et la charge érotique qu’il dégage, Brando est une démonstration vivante de la vanité de ce métier. Brando montre aussi son talent unique à retourner les situations. Interviewé par une équipe française dans la rue (ce qui permet de mesurer la qualité de son français), Brando évoque les problèmes raciaux en Amérique et finit par interpeller une jolie fille métisse qui promène son enfant. C’est lui qui termine l’interview, affirmant à l’opérateur embarrassé qu’elle aura des choses bien plus intéressantes à dire que lui.

S’il demeure un doute sur la charge critique de l’œuvre des Maysles, mieux vaut ne pas rater leur film le plus virulent : Salesman, tourné en 1968, qui sera projeté en présence de l’auteur, samedi à 21 heures. Collés dans le sillage de vendeurs itinérants, les Maysles font le portrait cruel d’une Amérique profonde en train de sombrer. Les « salesmen » en question sillonnent les campagnes et les quartiers modestes pour fourguer des bibles hors de prix à des familles qui ne peuvent pas se les offrir mais qui finissent souvent par céder sous les injonctions de ces représentants de commerce aux costards usés jusqu’à la trame qui leur garantissent le paradis et l’adhésion aux valeurs américaines contre 50 dollars. Au fil des kilomètres défilent sans fin les femmes en bigoudis, les hommes en maillot de corps, les enfants en pyjama, les crucifix au mur et les lugubres chambres de motel où les moines itinérants de Dieu et du capitalisme comptent leur maigre recette quotidienne sur le couvre-lit avant de s’effondrer de fatigue.

Paru dans Libération du 17 mars 2010


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