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mercredi 28 janvier 2009 15:13

  • cinéma

Le clan des clandestins

par Bruno Icher

tag : Festival de Cannes

DR

Los Bastardos d’Amat Escalante avec Rubén Sosa, Jesus Moises Rodriguez… 1 h 30.

En mai dernier, pendant le Festival de Cannes, Rubén Sosa, un des acteurs principaux de Los Bastardos, a été retenu quelques heures à son arrivée à l’aéroport de Nice. Ses papiers étaient en règle, mais il faut croire que ses 19 ans et son allure modeste l’ont rendu suffisamment louche aux yeux de la police des frontières.

Emmené, contraint de se déshabiller puis interrogé sur les raisons qui amenaient ce jeune Mexicain sur la pimpante Côte d’Azur, Rubén Sosa a éprouvé toutes les peines du monde à convaincre son auditoire goguenard qu’il était invité par le Festival. L’incident a pris fin avec, probablement mais pas sûr, une engueulade maison assénée aux fonctionnaires zélés et un défilé de journalistes qui, l’un après l’autre, ne demandèrent rien d’autre à Rubén Sosa que de raconter les détails de cette anecdote savoureuse. Comme si cette histoire suffisait à le définir.

Sinistre hasard que le seul individu présent au Festival de Cannes cette année qui ait eu à subir ce genre de traitement soit justement un jeune Mexicain non-acteur que Martin Escalante, frère du réalisateur, avait rencontré dans la rue quelques jours seulement avant le début du tournage de Los Bastardos. « Ce n’est pas un hasard. C’est comme ça », a commenté Rubén Sosa en haussant les épaules. Il sait de quoi il parle  : il est né dans une famille pauvre du Mexique et, comme des milliers d’autres, il a dû franchir illégalement la frontière en tentant d’éviter les patrouilles de police, les inquiétants Minutemen à la gâchette facile et, accessoirement, de crever de soif dans le désert.

S’il a pu se déplacer en France ce printemps, c’est parce que cette expérience cinématographique lui a permis de vivre à nouveau au Mexique. Son partenaire dans le film, Jesus Moises Rodriguez, n’est pas venu. Il n’était pas certain que sa double nationalité puisse lui permettre de quitter la Californie, où il réside, et de ne pas être refoulé à son retour. La mésaventure humiliante de Rubén Sosa est très exactement le nerf à vif sur lequel appuie le film d’Escalante. L’insupportable certitude que rien ne pourra jamais changer le cours de la vie de ces milliers de clandestins. Rien, sauf le pire. Deux jeunes hommes que l’on devine sans papiers attendent à un carrefour d’un faubourg de Los Angeles qu’un « Yankee radin » vienne les chercher pour leur donner du travail. Le résumé de leur vie se borne donc, dans le meilleur des cas, à grimper chaque matin à l’arrière d’un camion pour creuser des tranchées au noir ou ramasser des fraises sous un soleil de plomb, le tout pour dix dollars de l’heure. Et si l’on observe le nombre de candidats à cet esclavage moderne, c’est qu’ils ne peuvent vraiment pas faire autrement.

Le film est construit comme une inexorable pente qui mène droit à la catastrophe. Dès le générique, rythmé par une avalanche de hurlements de guitares électriques, on sait que ça va mal se terminer. Et, dans cette tragédie qui prend à la gorge, il est impossible de s’arracher au spectacle que l’on ne voudrait pas voir. Comme au ralenti, dans une économie de mots et d’émotion, l’accident approche. Il aura lieu aujourd’hui, quand les deux hommes se font insulter par une bande de beaufs dans un parc. Ou demain, quand ils auront enfin décidé de se servir du fusil à canon scié que Jesus conserve en permanence dans son sac. Pour faire peur à quelqu’un, pour se faire un peu de fric, pour avoir aussi l’impression d’être autre chose qu’un larbin à perpétuité.

Quand ils pénètrent dans la maison triste et proprette d’une femme abandonnée par son mari et méprisée par son fils, le doute s’évanouit pour de bon. Il ne reste plus qu’à attendre l’inéluctable, dans un éclair aveuglant de violence. Amat Escalante filme cette sauvagerie ordinaire sans pudeur et avec la tristesse infinie de celui qui sait que tout est joué. Droit dans les yeux, il nous envoie affronter les étincelles que produisent ces deux mondes hermétiques qui ne cessent de s’entrechoquer. Une société opulente qui soigne sa cécité d’un côté et, de l’autre, un peuple de misère qui n’a pas d’autre choix que de grappiller les miettes tombées dans la poussière. Ça ne fait pas du bien et, au moins pour cette fois, il n’est pas facile d’oublier les visages de ces fantômes.

Paru dans Libération du 28 janvier 2009


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