vendredi 12 octobre 2007 11:00
Le corps amplifié de Stelarc
par Marie Lechner
tags : hacktivisme , mutant , body art
Stelarc dévoile sa troisième oreille au public intrigué (© Stéphane Harter/ Agence VU))
Stelarc remonte la manche et dévoile au public médusé sa troisième oreille affleurant bizarrement sur son avant-bras gauche. « Je voulais d’abord me la greffer sur la joue mais l’endroit n’était pas très propice d’après les médecins », dit-il avec son rire chevrotant très contagieux. L’oreille implantée dans son bras est une structure poreuse qui permet aux cellules de la peau de pousser à l’intérieur, l’oreille finissant ainsi par faire biologiquement partie de son bras. Lors de l’intervention chirurgicale, il a également implanté un micro dans l’oreille, connecté par blue tooth. « Ainsi, on aurait pu se connecter à distance à mon oreille via internet et écouter ce que mon oreille entend », explique l’artiste. Malheureusement, suite à une infection qui l’a cloué à l’hôpital pendant une semaine, le micro a été retiré. Avant cela, l’artiste a fait pousser sept oreilles en laboratoire à partir de culture de cellules vivantes de donneurs humains, de cellules cancéreuses et de cellules de souris, plongées dans un bain de nutriments. Les cellules poussaient sur un modelé d’oreille en polymère qui se biodégradait au fur et à mesure. Mais cette technique ne permet d’obtenir qu’une petite oreille instable, à la durée de vie très courte. A l’occasion du festival , Sterlarc présentait également son exosquelette à six pattes, un impressionnant robot développé avec l’aide d’ingénieurs de Hambourg piloté par le corps de l’artiste. Attendrissante tentative d’un bipède de marcher avec six pattes, formant une sorte de chimère, d’hybride homme-machine propulsé par air comprimé se déplaçant bruyamment sur le sol de l’entrepôt, la chorégraphie influant sur la composition sonore.
Le corps est pour Stelarc un site d’expérimentation radicale. Il a débuté par des suspensions spectaculaires, utilisant froidement son corps non pour atteindre un état de conscience supérieur mais comme simple matériau de sculpture. Corps vide, vulnérable, osbolète, qu’il pénètre, virtualise, robotise. Il explore la téléprésence et le corps involontaire, dans Split Body qui permettait à des personnes distantes de piloter la moitié de son corps connectée à une interface qui lui envoyait du courant électrique et contractait involontairement ses muscles. Dans Ping Body, il connecte son corps à l’internet qu’il utilise comme un système nerveux externe, le corps bougeant en fonction des données du net, possédé par une entité informatique. « Je ne vois pas le corps comme le site de la psyché ou de l’inscription sociale qui présuppose une sorte de moi, mais comme un appareil biologique qu’on peut redesigner. » En ce moment, il s’intéresse à une technique de prototypage rapide permettant d’imprimer des organes en 3D, les cellules vivantes remplaçant l’encre. D’après lui, nous sommes de tout temps des zombies et des cyborgs. « Ces mots sont chargés d’émotion. Un zombie n’a pas de conscience, il agit de manière involontaire. Et l’image du cyborg nous rend anxieux, nous renvoie cette image d’homme machine et la crainte d’être automatisé. Mais l’involontaire et l’automatique, c’est quelque chose qu’on a toujours été. » Ci-dessous, l’interview intégrale avec l’artiste
Quand vous dites que le corps est obsolète, entendez-vous par là que le corps est voué à disparaître ?
Partagez-vous la vision technophile des transhumanistes qui prédisent que le corps humain disparaîtra au profit d’un vaste réseau de neurones interconnectées ?
Vous avez commencé par vous suspendre à des crochets, puis à performer avec un troisième bras robotisé, des exosquelettes, des interfaces virtuelles, des hybrides homme-machine. Aujourd’hui, vous semblez vous diriger davantage vers les modifications biologiques ?
Votre troisième oreille, l’avez-vous fait pousser à partir de cellules souches ?
L’idée d’avoir des organes de rechange à disposition pourrait sembler choquante ?
Vous dites que nous sommes déjà - et avons toujours été - des zombies et des cyborgs ? Qu’entendez-vous par là ?
« Tous mes projets et performances se penchent sur l’augmentation prothésique du corps, que ce soit une augmentation par la machine, une augmentation virtuelle ou par des processus biologiques, comme l’oreille supplémentaire, ce sont des manifestations du même concept : l’idée du corps comme architecture évolutive et l’exploration d’une structure anatomique alternative, explique l’artiste. Dans le cas de l’oreille, on a répliqué une partie du corps, on l’a relocalisée, on l’a reconnectée. »
Stelarc lors de sa performance avec l’exoskeleton (© Stéphane Harter/ Agence VU))
Sterlarc. Ce corps biologique avec cette forme particulière et ces fonctions particulières devient inadéquat dans le contexte technologique des machines de haute précision Ce qui ne signifie pas qu’on peut s’en passer. Mais le corps pourrait par exemple être technologiquement augmenté ou génétiquement amélioré, il pourrait être reprogrammé ou redesigné.
En d’autres termes, acceptons-nous le statu quo biologique, considérons-nous le corps comme une entité biologique certes très complexe mais dont la longévité est limitée, très vulnérable aux micro-organismes, aux paramètres de survie très minces. Le corps ne peut par exemple se passer d’air pendant plusieurs minutes, il ne peut se passer d’eau. Acceptons-nous le corps humain tel qu’il est et devenons nous poétique ou philosophique vis-à-vis de la condition humaine ou questionnons-nous ce que ça signifie d’être humain, ce que signifie avoir un corps et comment ce corps interagit dans le monde.
Toutes les spéculations sont possibles, mais ça ne m’intéresse pas. Si nous considérons que c’est ce corps biologique qui perçoit, qui agit dans le monde, que se passe-t-il quand nous augmentons le corps avec des technologies, quand nous construisons un corps qui peut agir au-delà des frontières de sa peau et de l’espace local qu’il habite ? Cette idée d’un système nerveux prolongé est déjà réalisée : des corps séparés spatialement mais connectés électroniquement, c’est la définition de l’Internet, un système nerveux externe pour une multiplicité de corps.
Ce qui est important pour un artiste, c’est de construire une interface et de l’expérimenter directement, puis d’être capable d’articuler cette nouvelle relation du corps avec la technologie. Tous mes projets ne sont jamais vraiment aboutis ou réalisables, ce sont des gestes envers des possibles.
Tous mes projets et performances se penchent sur l’augmentation prothèsique du corps, que ce soit une augmentation par la machine, une augmentation virtuelle ou des processus biologiques, comme l’oreille supplémentaire, ce sont des manifestations du même concept. Mes projets ne sont pas motivés par un média particulier, mais l’idée du corps comme une architecture évolutive, une structure anotomique alternative. Dans le cas de l’oreille, on a répliqué une partie du corps, on l’a relocalisée, on l’a reconnectée.
A partir les cellules souche, totipotentes, on peut faire en principe pousser n’importe quel organe, mais pour l’instant on n’a pas encore été capables d’identifier les marqueurs qui correspondent au foi, au poumon.
Nous avons essayé d’en constuire une à partir de cellules vivantes de donneurs humaines, de cellules provenant d’une tumeur cancereuse et de cellules de souris. On avait façonné une oreille en polymère d’après mon oreille. Les cellules, alimentées par des nutriments, poussaient sur le modèle qui se biodégradait au fur et à mesure, ce qui reste, c’est un bout de tissu vivant qui a la forme d’une oreille. Le problème, c’est qu’on n’arrive à obtenir qu’une petite oreille, qui fait le quart de la taille d’une oreille normale et sa durée de vie est très courte, une semaine maximum, ensuite elle s’infecte.
Ca ne correspondait pas à que je voulais, c’est-à-dire une oreille plus grande, stable qui peut être construite sur mon corps. L’oreille que les chirurgiens ont implanté dans mon bras est une sorte de structure poreuse qui permet aux cellules de la peau de pousser à l’intérieur, l’oreille finissant ainsi par faire biologiquement partie de mon bras.
Ca se passe déjà maintenant, les transplantations, les greffes de rein, du coeur sont courantes... Il y a quelques années, à une conférence médicale à Paris, j’ai rencontré la première personne à avoir eu une double greffe des mains et récemment une femme française a eu une greffe du visage. Il ne s’agit pas d’organes internes qu’on ne voit pas. Quand nous interagissons avec une personne dont les mains sont celles d’un cadavre, quand nous parlons à une personne dont le visage est celui d’un corps donneur, nous sommes confrontés de manière très directe à ce problème de la greffe , ce n’est pas un foie, un cœur, mais un visage que nous devons confronter.
Pour l’instant, le problème avec les cellules souches, c’est qu’on doit les prélever sur des fœtus, c’est ça le problème éthique, mais on pourra peut-être bientôt imprimer nos organes, ce qui rend caduque ce problème éthique. J’ai recontré quelques chercheurs leaders dans le secteur de l’impression d’organes, à un conférence sur le prototypage rapide il y a quelques années. Bien sûr, pour imprimer un organe complexe et pour l’animer, cela reste très problématique et il va sans doute falloir beaucoup de temps pour y arriver. Mais l’idée qu’on puisse imprimer des organes grâce à des données entrées dans un ordinateur, et qu’au lieu d’imprimer avec de l’encre, on imprime avec des cellules vivantes, est une possibilité intéressante.
Les mots zombies et cyborgs sont chargés d’émotion. Un zombie n’a pas d’esprit propre, il agit de manière involontaire. Je ne vois pas le corps comme le site de la psyché ou de l’inscription sociale mais comme un appareil biologique. Je ne crois pas à la prééminence du moi, de l’ego, à l’humain comme une entiré singulière et autonome, nous sommes conditionnés par le milieu dans lequel nous vivons. Ce qui est important ce n’est pas ce qui se passe en nous, mais ce qui se passe entre nous.
Et quand on pense au cyborg, ça nous rend anxieux parce qu’un cyborg est en partie un homme, en partie une machine, il y a cette crainte d’être automatisé. Mais nous avons toujours constuits des artefacts, des instruments et des machines. Nous craignons ce que nous avons toujours été et sommes déjà devenus, des zombies et des cyborgs.
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