vendredi 12 octobre 2007 11:00
Le corps hacké de Zpira
par Marie Lechner
tags : hacktivisme , mutant , body art
Performance d’Art Kor Connexion, mêlant suspension, kinbaku, spoken words et musique (© Stéphane Harter/ Agence VU)
Entretien avec Lukas Zpira, figure emblématique de la scène française de body art et de modifications corporelles, à l’occasion du festival Souterrain Porte IV, au T.O.T.E.M à Maxéville. A l’âge de 28 ans, vous avez entrepris un processus de transformation radicale de votre corps. Quelle était votre intention?
Vous avez inventé le terme body hacktivism pour désigner votre pratique. Que signifie-t-il?
Plutôt que de libérer les corps, les technologies (comme la biométrie, la géolocalisation, les puces RFID...) ne sont-elles pas en train d’en renforcer le contrôle?
Les dérives liés à ces technologies, qui permettent de tracer et surveiller la population, ne semblent pas vous inquiéter?
Vous vous êtes entouré d’un collectif Art Kor Connexion pour votre nouveau spectacle. Est-ce une tentative de sortir la suspension des milieux autorisés?
Vous êtes également sur le point de sortir un documentaire sur les Vampyres
Cette aventure personnelle, je l’ai démarrée tard, j’ai entamé une transformation intérieure qui s’externalise de manière visuelle par les tatouages, les implants, les piercings, je voulais développer une nouvelle esthétique, utiliser mon corps comme j’utilise de la peinture. Les modifications corporelles permettent d’avoir accès à un nouveau vécu, l’expérience de la douleur, du plaisir, de la recomposition d’une image de soi.
C’est un peu à l’image de Ranxerox (androïde fait de pièces détachés récupérés sur différents appareils électroniques, héros d’une série bédé NDRL), cette idée du bricolage, d’un corps que je reconstruit comme un puzzle pour se rapprocher le plus possible de l’idée que j’en ai.
Je me sers de ma peau comme un mémo, pour me souvenir qui je suis, où je veux aller, mais aussi pour communiquer avec mon environnement, comme reflet d’un futur que j’aimerais plus présent.
Je ne tiens pas pour autant à me débarrasser de mon corps, c’est un outil de communication qui reste très intéressant, voluptueux, mais il est devenu obsolète pour reprendre l’expression de Stelarc, le problème de la biologie, c’est qu’on la subit.
J’avais du mal à me reconnaître dans les modernes primitifs qui, même s’ils travaillent sur leurs corps comme nous le faisons, empruntent à des références tribales qui sont très loin de nos préoccupations. Moi je viens de la pop culture, je suis influencé par les mangas, la BD, la science
fiction, le cyberpunk, j’ai baigné dans le mythe du super héros. Le body hacking désigne des modifications corporelles prospectives, cherchant à dépasser les frontières biologiques. Depuis longtemps, je rêve d’avoir un disque dur implanté, sans distinction entre la partie biologique et la partie technologique. Ce qui m’intéresse, c’est la mixité avec les machines, je ne vois pas le corps comme quelque chose de parfait, de fini, ce qui m’attriste c’est que pour moi il sera peut être trop tard pour vivre les révolutions à venir.
Comme toute forme d’impérialisme, quand elle arrive sur son déclin, elle a besoin de se déchaîner. On arrive vers la fin de l’impérialisme du corps, et beaucoup de gens ont peur de ce qui va se passer avec ce corps. On arrive à une nouvelle forme d’humanité avec les transformations génétiques et la chirurgie plastique, c’est la fin de l’évolution naturelle du corps. Pour la première fois, on va prendre en main notre évolution. Et pourtant avec le problème des brevets entre autres, on risque de perdre le contrôle de ces possibilités... On doit pouvoir choisir ce qu’on veut devenir, ca permettrait d’aboutir à une humanité moins uniforme.
En ce moment, je suis dans l’attente, j’ai exploré à peu près tout ce qu’il était possible, avec les implants, les tatouages.... J’ai également une puce RFID implantée dans ma main depuis trois ans. Elle ne me sert pas à grand chose pour l’instant. Mais ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir utiliser mon corps comme une interface, pour pouvoir agir avec mon environnement social et avec les objets qui m’entourent. Avec ces technologies, on est sur la frontière de la barrière cutanée, quand la technologie va commencer à pénétrer le corps, tout va être bouleversé.
Ca c’est un faux problème, tout le monde a un téléphone portable dans sa poche, utilise internet avec une adresse IP. Refuser ces technologies ne mène à rien, elles s’imposent à nous de toute façon, au contraire, il faut mieux les connaître, ça va permettre de les hacker, de se les réapproprier.
Les gens sont souvent choqués par les suspensions mais quand on se suspend à des crochets, le corps envoie des endorphines qui limitent la douleur, je ne cherche pas la douleur à tout prix. Ca m’énerve quand on résume ça à de l’automutilation. Certains alpinistes escaladent l’Everest, se gèlent les doigts de pieds et sont amputés, les joueurs de rugby sont couverts de stigmates. Le sport, ce sont les jeux du cirque, mais il est idéalisé et accepté par la société. Ma petite suspension implique une douleur toute relative.
Lorsque j’ai rencontré Satomi, j’ai eu envie de mixer nos deux univers. Elle vit au Japon depuis 8 ans et a appris le bondage avec un maître japonais, ainsi que les arts des geishas. J’ai rencontré également les écrivains poètes David Defendi et Tarik Noui, auteur de Serviles Servants, qui venaient à mes performances en Avignon. On a commencé à mélanger la suspension avec le bondage, les spoken words, la vidéo et la musique avec Phil Von et Otomo.
Oui, on est en train de le finir avec Laurent Courau, (créateur du webzine des contre-cultures la Spirale NDRL). En 2001, j’ai rencontré un membre du clan Hidden Shadows qui m’a invité à l’une de leur soirée. C’était dans un dojo dans Spanish Harlem, il y a avait près de 350 personnes, dont la majorité était blacks et portoricains. La plupart avait des crocs, des lentilles, étaient parés de bijoux, ça m’évoquait l’une des premières scènes de Blade.
Hidden Shadows est l’un des plus grands clans de New-York, fondé par Lord Xanatos et Lord Zillah. De manière un peu condescendante, ils se faisaient appeler les chauves-souris du ghetto parce que le clan était à 80% composé de blacks et de portoricains, très éloigné du stéréotype habituel du vampire, dandy blanc...
Nous avions tourné un petit reportage pour l’émission Tracks, ça nous a donné envie de poursuivre, Laurent Courau en a fait un livre, moi un livre de photos et finalement le documentaire va sortir bientôt, après quatre ans de travail. Ce n’est pas évident de gagner leur confiance et de pénétrer à l’intérieur du clan, il y a toujours une partie qui restera dans l’ombre.
Les vampyres sont une sorte de société secrète, qui a ses protocoles, ses rites d’inititiation. Il y a de nombreux clans structurés comme des familles. Ils utilisent le sang pour sceller des amitiés, ou parfois pour des rituels de plaisir et de séduction...
On pourrait comparer ça à un mouvement comme le punk, mais ce n’est pas fondé sur une musique. Tout est parti d’un jeu de rôle « Vampire : The Masquerade » au début des années 90, de nombreux gens se sont retrouvés autour de cette imagerie vampirique.
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