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jeudi 24 décembre 2009 14:02

  • cinéma

Le cri persan du rock

par Jean-Pierre Perrin

tags : musique , Iran

DR

Les chats persans
de Bahman Ghobadi
avec Ashkan Koshanejad, Negar Shaghaghi… 1 h 41.

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« Mon nom et mon film sont désormais interdits en Iran »

Rencontre à Paris avec le citoyen d’un pays sous pression.

Son nom est Personne. Hichkas, en persan. Mâchoire carrée, démarche balancée de catcheur et un accent faubourien qui avoue le sud de Téhéran, cette part immense de la ville aux frontières de la pauvreté et qui fournit au régime ses gros bataillons de miliciens. Hichkas, lui, ne les a pas rejoints. Il fait du rap. En Iran, c’est une idole, et même les jeunes du nord de la ville, les quartiers friqués, sont fous de sa musique. Mais, au regard des autorités, Personne est effectivement personne et, s’il parvient à s’exprimer, si sa musique circule d’un bout à l’autre de la capitale, c’est contre leur volonté. Voix d’outre-tombe et paroles de prophète, lorsqu’il apparaît dans le film, interpellant Dieu pour lui demander pourquoi Il a fait sa valise et abandonné la ville à la pourriture, il crève l’écran et certains rappeurs de chez nous peuvent aller se rhabiller. On aimerait en savoir plus sur ce chat de gouttière singulier, compliqué, un peu voyou, un peu chevaleresque, mais la caméra de Bahman Ghobadi n’a guère le temps de s’attarder. Le réalisateur kurdo-iranien tourne à l’arrache, à l’insu des flics ; et s’il tourne aussi vite, c’est aussi pour faire découvrir d’autres groupes de la scène underground, et dès lors un tout autre visage de son pays, jusqu’à présent jamais montré. Car, à l’ombre des minarets, il y a une très belle scène musicale iranienne. Pour la révéler, Ghobadi a choisi de suivre deux musiciens, Ashkan et Negar - ils jouent leurs propres rôles -à travers les bas-fonds et les arrière-cours de Téhéran. Autant la trame de ce film, mi-docu mi-fiction, est mince - après un séjour en prison, les deux jeunes gens cherchent à quitter l’Iran pour donner libre cours à leurs rêves musicaux et veulent faire un dernier concert pour leurs amis -, autant leur plongée dans cet univers de caves, de studios clandestins, d’ateliers de faussaires est fascinante.

On ne découvre pas seulement un formidable rappeur, un puissant bluesman, une admirable chanteuse de poésie soufi ou un groupe de hard-rock qui fait tourner le lait des vaches dans l’étable où il se planque. On aperçoit aussi cet espace flou entre l’interdit absolu (contester le régime) et l’interdit toléré (jouer de la musique) qui est propre à la dictature iranienne et explique en partie pourquoi elle perdure. Certes, il est illicite de jouer du rap, du rock, de la pop, et pour les filles de chanter en public, mais musiciens et musiciennes sont de plus en plus nombreux. En fait, il est souvent possible de s’arranger, le régime tolérant des soupapes de sécurité pour empêcher la société d’exploser. Mais à une condition : il faut du fric. Car tout se monnaie en Iran. On peut même racheter les coups de fouet auxquels on a été condamné. Cette zone grise, c’est un troisième personnage, Hamed, qui lui donne un visage. Lui, c’est le combinard, acoquiné pour la bonne cause, celle de la musique et de la fête, avec les suppôts du pouvoir dont il connaît les arcanes. L’une des scènes les plus drôles est celle où, pris la main dans le sac avec de l’alcool et des films interdits, on le voit négocier son châtiment avec un juge religieux en usant de cette tradition iranienne, qui a nom tarouf (mot intraduisible entre flagornerie et extrême politesse).

On voit aussi passer sur certains visages la tristesse d’une génération sacrifiée. Mais Ghobadi, comme il le reconnaît lui-même, n’aime pas la politique. Ce qu’il ne montre donc pas, c’est combien cette énergie formidable que les « chats » déploient pour jouer, organiser des concerts en douce ou simplement faire la fête, ils se refusent à l’employer pour la contestation politique. S’ils cherchent une liberté, c’est celle de jouer et de jouir, qui passe bien avant la quête des libertés politiques. Si les deux héros du film sont partis dernièrement se réfugier en Angleterre, c’est seulement pour pouvoir jouer leur musique. Il aura fallu la réélection truquée d’Ahmadinejad et la dure répression des manifestations pour que les choses commencent à évoluer. Et que les chats persans finissent par montrer qu’ils ont aussi des griffes.

Paru dans Libération du 23 décembre 2009


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