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mercredi 15 octobre 2008 15:58

  • cinéma

« Le film appartient à un très vieux genre, la farce »

« Tokyo ! ». Le trop rare Leos Carax explique son sketch rageur : « Merde ».

par Philippe Azoury

tag : cinéma d’auteur

Denis Lavant, aka monsieur Merde, créature psychopathe borgne surgie des égoûts dans le film de Carax. DR

Tokyo !, de Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon-ho. 1h50.

Après le succès de Lost in Translation de Sofia Coppola et l’hommage à Ozu de Hou Hsiao Hsien (Café Lumière), le projet Tokyo ! propose trois nouveaux regards d’étrangers sur l’extraordinaire capitale japonaise. Michel Gondry a choisi dans Interior Design de raconter le confinement spatial de la ville la plus densément peuplée au monde, avec ses appartements minuscules et ces gens qui se transforment peu à peu en meubles vivants. Dans Shaking Tokyo, le Coréen Bong Joon-ho (l’auteur de Memories of Murder) fait le portrait d’un hikikomori, c’est-à-dire un type qui ne sort plus de chez lui depuis dix ans.

Pour le Carax, Merde, c’est une autre paire de manche. A la fois parce qu’il s’agit du retour décennal du poète maudit du cinéma français (plus rien depuis Pola X en 1999) et du sketch le plus ouvertement rageur des trois. On y voit Denis Lavant en créature des égouts faisant irruption dans les rues policées des beaux quartiers, jetant au hasard des grenades sur les promeneurs. Merde ajoute une pièce (de choix) à l’énigme Carax. Après rencontre au café du coin, le cinéaste le plus secret de France a accepté de répondre à nos questions par mail.

Merde avance par déflagrations  : êtes-vous encore dans l’envie ?
Merde est au départ une commande de producteurs japonais. Comme à l’époque je n’arrivais pas à monter mes propres projets et que de toute façon je ne voulais plus travailler en France ni en français, j’ai dit oui illico. Ça a été écrit en trois semaines, tourné en deux. Besoin ? Envie ? Désir ? Chaque film est comme un dernier effort, un dernier geste. Celui-là, m’ayant pris par surprise, ressemble plutôt au premier cri. Michèle, dans les Amants du pont Neuf, criait dans la nuit : « Ce soir, j’ai envie de tout éclabousser ! » C’est ça, Merde : l’enfance de l’art, toutes les couleurs de sa palette qu’on jette dans la gueule ouverte du monde.

Merde est-il l’enfant de Zéro de ­conduite  ?
Monsieur Merde est un enfant-monstre. Une de ces créatures, comme le M de Lang ou le Charlot de Chaplin, tout à fait inadéquates –aux temps modernes, aux mœurs, à la civilisation. Le film appartient à un très vieux genre dramatique, la farce, qui n’existe malheureusement plus beaucoup en France. Pourtant, il y a eu Gargantua, Pantagruel, Ubu, Bardamu et, oui, les enfants de Vigo.

Baptiser « Merde » son personnage principal et son film, provocation ? Flagellation ?
Il était temps qu’un film s’appelle Merde, et si je ne le faisais pas moi, alors qui ? C’est un mot que j’aime depuis l’enfance. Et puis les gens pourront dire, au choix : « Tu as vu le Merde de Carax ? » ou bien « tu as vu la merde de Carax ? »

Dix ans depuis Pola X...
Qu’est-ce qui a manqué ? La volonté ?
Comme disait Bram van Velde : « On n’est pas toujours vivant. » Voilà. Ensuite, ce qui m’a le plus manqué, ce n’est ni l’argent ni la volonté, ce sont les bonnes rencontres.

A quoi fonctionne un cinéaste, quand il ne filme pas ?
Il devient tout à fait idiot. Il se dit qu’il lui faut un projet qui ne dépende de PERSONNE. Il a un projet : devenir fou. Il devient amer et c’est mal vu (un jour, sur un mur, il écrit : « Amer m’a tuer »). Il voudrait tuer, mais il sait qu’il n’y a pas de tueurs heureux. Alors il voyage loin, écrit, lit, rencontre.

Vous concernant, on a très vite parlé de « l’attitude du cinéaste maudit ». Vous êtes-vous piégé vous-même ?
Je ne sais pas. Mais si je savais, je répondrais non. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai cru dans mon travail, mes films (notre travail, nos films). Et si je me suis posé certains pièges dans la jeunesse (mais est-ce que ça n’est pas un âge fait pour ça ?), c’était aussi pour échapper à d’autres pièges, bien plus redoutables je crois.

Est-ce que l’indépendance (relative) et l’économie qu’offrent les caméras numériques vous tentent ?
Mais j’ai filmé –enfin, la chef-opératrice Caroline Champetier a filmé– Merde avec une petite Panasonic simple DV. J’envie beaucoup les cinéastes qui ont inventé leur propre manière de produire, que ce soit grâce à leur succès (Pagnol a pu avoir ses studios à lui) ou à leur intelligence de l’économie pauvre. Moi, hélas, je n’ai jamais eu cette intelligence. Celle de penser  : quel film puis-je imaginer dans les limites de l’argent que je peux trouver aujourd’hui ?

On retrouve le cinéma dans quel état, après dix ans ? La maison a changé ?
Comme dirait Merde : « Mon dieu me pose toujours parmi ceux que je hais le plus. » Quand je retourne à la réalisation de cinéma, oui, j’ai le sentiment de retrouver mon pays, mon île –peut-être mon cimetière. Mais je vois bien aussi à chaque retour au pays combien les douaniers ont pris un peu plus le pouvoir. D’un bout à l’autre de la chaîne, du financement à la sortie  : tout ce par quoi il faut passer pour faire un film aujourd’hui est cent pour cent grotesque. Ça devient vertigineux. Il faudrait zigouiller tous ces gens dans les bureaux, de plus en plus ignares mais satisfaits d’eux-mêmes. On dirait qu’ils sortent tous de TF1 ou Canal +. S’il faut choisir entre le paternalisme vieille France et l’arrogance des nouveaux riches à Rolex, je préfère m’exiler. L’époque est à la complaisance. Il faut être complaisant, et je ne le suis pas.

Merde est borgne comme une caméra...
Il est beaucoup question d’yeux dans Merde. Quand on lui demande ce qu’il a contre les Japonais, M. Merde répond : « Ils vivent vraiment trop longtemps et ils ont les yeux en forme de sexe de femme. C’est tout à fait dégoûtant. » Ensuite on coupe et on montre le plan du beau regard d’une femme japonaise. Le regard est la chose la plus sexuelle, la plus érotique. Je me souviens avoir rêvé d’une jolie femme aveugle que j’avais croisée. Elle était nue et les pointes de ses seins étaient deux yeux. Ah, c’est donc ça, je me disais dans le rêve. Elle n’est pas vraiment aveugle, elle est juste pudique –et comme elle ne peut voir que lorsqu’elle est nue...

Merde est le premier de vos films où manque cruellement le visage des ­femmes...
Oui, je sais. Mais c’est sans doute aussi pourquoi j’ai pu l’écrire et le tourner si vite.

« Le ciel a vieilli  ? »
C’est ce que murmure M. Merde, quand il revient de la mort et ouvre son œil borgne. Dans Mauvais Sang, avant de mourir, Alex se demandait : « L’herbe est devenue noire, ou c’est mes yeux  ? » C’est comme ça que j’imagine la mort, les dernières images : la nature, qu’on a toujours connue immuable et amie, se met à pourrir en un coup d’œil –le dernier.

Le Japon ?
Je n’ai aucune fascination particulière pour le Japon d’aujourd’hui, que je connais très mal. J’aurais pu tourner le film dans n’importe quelle autre grande ville riche. J’espère d’ailleurs tourner une suite, à New York, en long-métrage : Merde in USA, avec Denis Lavant et Kate Moss dans une sorte de Belle et la Bête.

C’est la crise...
Si j’ai bien compris, l’argent va devenir très cher ? On ne pourra plus en acheter ? Ou bien, au contraire, il ne restera plus que ça ? Et comme M. Merde, on devra le manger, avec des fleurs ? Les clochards, alors, nous regarderont passer avec compassion.


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