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jeudi 27 octobre 2011 10:07

  • télévision

« Le grand public a besoin d’exigence »

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : interview , France 2

Photo Bruno Charoy

« On est peut-être des grands cons et des grands naïfs. » Il est comme ça, Philippe Lefait. Depuis des lustres, on le voit chaque mercredi, la nuit sur France 2, dans son Petit Bal perdu qui sert de générique à ce qu’il appelle en souriant « un lieu de résistance » : Des mots de minuit.

Le rendez-vous, toujours produit par Thérèse Lombard, a presque 20 ans : le Cercle de minuit, d’abord, en 1992, présenté par Michel Field puis Laure Adler ; le Cercle tout court, en 1998, qu’anime Lefait ; et enfin Des mots de minuit, depuis 1999. L’occasion d’une spéciale Minuit sont plus belles que vos jours, ce soir à… minuit.

Entre les enregistrements, Philippe Lefait observe son monde, écrit des livres (son Petit Lexique intranquille de la télévision est sorti au printemps) et soupire.

Ça représente quoi, ce rendez-vous culturel du mercredi soir ?

Ça fait vingt ans de luxe professionnel absolu, dans mon cas comme dans celui de mes prédécesseurs. Aussi bien, pour moi, la liberté la plus totale dans le questionnement que, pour ceux qui viennent dans l’émission, la liberté de ton, de propos et d’argument.

Le Cercle de minuit était en direct, Des mots de minuit, non. Ça a un sens de se réclamer de minuit quand on est enregistré l’après-midi ?

L’émission est enregistrée dans les conditions du direct, c’est important de voir une pensée s’élaborer. Dans les émissions très montées, on obtient une parole pointue, rigolote entre guillemets, mais ça ne laisse pas voir la parole qui se développe. Or, nous recevons des créateurs, qui ont une fêlure. Après, le monde télévisuel fait qu’on montre rarement une parole en train de se fabriquer. Il s’agit d’être au plus près de la parole de l’autre. C’est pour ça qu’il n’y a jamais de montage dans Des mots de minuit, sauf quand il y a une panne de courant.

La culture à la télé, c’est une tarte à la crème ?

Je me pose la question depuis cette année : la grande spécificité des Mots de minuit, c’est de recevoir des gens qu’on ne voit pas ailleurs. L’offre culturelle est de plus en plus importante, mais on a de moins en moins de diversité culturelle et il m’arrive de plus en plus de voir mes invités chez les autres.

Et la question de l’horaire tardif, c’est une tarte à la crème ?

Pendant longtemps, mon slogan a été « Toujours tard, jamais à la même heure et jamais à l’horaire annoncé ». C’est le respect du téléspectateur. La culture un peu exigeante — je dis bien un peu — n’est pas une priorité dans les faits. Après la loi Sarkozy sur la suppression de la pub après 20 heures, il y a eu une brève tentative de revenir à des horaires plus décents, mais ça n’a été qu’un automne indien.

Avant-Premières, la nouvelle émission culturelle de France 2 présentée par Elizabeth Tchoungui, est programmée juste avant la vôtre, c’est crétin, non ?

« Crétin » est votre terme. Disons qu’on a été surpris de cette programmation, mais elle correspond à une logique de verticalité, je crois que c’est comme ça qu’on dit…

Et que vous inspirent les mauvais scores de l’émission ?

Ah putain, vous êtes chiés ! Ça m’inspire que, parfois, des émissions se cherchent et ont du mal à se trouver. Si je peux me permettre un reproche à mon amie Elizabeth Tchoungui, c’est qu’on ne peut pas demander au public d’applaudir le moindre haussement de sourcil d’Edgar Morin.

C’est indépassable de faire une émission culturelle avec deux types qui bavardent autour d’une table ?

Il y a une question budgétaire… alors, oui, on fait du talk-show. Aujourd’hui, on ne travaille plus que sur du débat ; or, le débat ne produit pas de réflexion. Ça se consomme, le débat. J’ai vu, y compris sur le service public, des intellectuels débattre de Miss France…À la télé, l’intellectuel est consommé à toutes les sauces. On peut également choisir des sujets plus pointus : l’intelligence du grand public n’est pas celle que lui prêtent les hauts stratèges de la télévision. Aujourd’hui, le grand public a besoin d’exigence dans un monde où seul le marché tient lieu d’idéologie.

C’est important, pour vous, que l’émission soit diffusée sur France 2 plutôt que sur une chaîne plus confidentielle ?

Dans ma naïveté de départ, le service public est un lieu qui crée du lien social, qui fédère des gens très divers. Le service public, c’est quelque chose qui fait société.

Et n’avoir que 50 000 à 100 000 téléspectateurs, c’est frustrant ?

On subit une érosion mécanique. Quand, en deuxième partie de soirée, il y a une émission qui fait 1,5 million de téléspectateurs, Des mots de minuit fait entre 150 000 et 250 000 personnes. La dernière émission qui portait Des mots de minuit, c’était Panique dans l’oreillette. Il y avait un matelas qui devient un futon.

En vingt ans, vous avez connu au moins cinq présidents de France Télévisions. Lequel, selon vous, a été le meilleur ?

C’est Rémy Pflimlin qui a le plus de considération pour Des mots de minuit. Quand il parle de l’émission, il l’a vue. Alors que d’anciens PDG m’ont parlé d’invités de l’émission qui étaient venus sept ans auparavant.

Vous avez démarré en tant que grand reporter, vous avez dirigé le service étranger d’Antenne 2, vous avez présenté le 20 heures… L’info ne vous manque pas ?

Non. Parce que, même si ça bouge un peu, je trouve que tout le monde fait la même chose. C’est le système concurrentiel qui fait qu’on pense client plutôt que citoyen. Quand j’ai quitté l’info, la question n’était pas « Est-ce pertinent ? » mais « Que fait TF1 ? ». Et puis aujourd’hui, être grand reporter, c’est être au bout du tuyau pour nourrir la machine d’information en continu.

Vous demandez toujours à votre invité ce qu’il a entendu de ce que le précédent invité vient de dire…

Oui, parce que je suis dans une logique de conversation, de faire en sorte que la parole soit la plus curieuse possible, que l’émission soit la plus nourrissante possible.

Qu’avez-vous entendu de ce que vous venez de dire ?

J’essaie de ne pas être dupe de ce que je dis. Si je n’avais pas la naïveté de ce que j’avance, je serais riche, et j’aurais fait fortune à la télévision.

 

Paru dans Libération du 26 octobre 2011


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