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lundi 30 janvier 2012 12:11

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Le jour où France 2 a basculé

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : France 2

Le générique de l’émission - DR

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« Et là, figure-toi qu’il arrête brusquement de couper le gigot et me dit "Ce n’est pas parce que vous avez épousé mon fils que vous êtes en droit de m’apprendre à couper le gigot !" Mon beau-père me déteste, c’est tout de même dingue, non ? » On ne va pas se mentir, il va falloir la bosser, votre super-anecdote, avant de l’envoyer à Martin Scorsese pour qu’il l’adapte en 3D, avec Leo Di Caprio dans le rôle du beau-père acariâtre.

Mais nous, pour l’adaptation de votre histoire telle quelle, on vous promet un gentil petit public d’un million de personnes et, allez, du 10 voire du 12 de parts de marché. Garanti. Sur facture. Certes, à ce compte, on oublie la 3D, Scorsese et Leo. Et à la production, ben ce sera Julien Courbet. Quant à la diffusion de votre œuvre, ce sera France 2, à 16 h 15. C’est en effet là, entre une réclame pour vendre ses dents en or et une pub pour les baignoires à porte, sifflée par Micheline Dax, que s’épanouit quotidiennement Le jour où tout a basculé, mixture de fiction à trois balles, de témoignages assommants de banalité et, donc, de juliencourbeteries. Ça fait beaucoup.

 

La télé qui a brisé mon avocate

 

Des images se décomposant en petits cubes sur fond de mots annonçant la couleur : « séduction », « amour », « illusions », « bonheur », « enfant », « couple », « cupidité »… Et tel un râteau sur lequel on viendrait de marcher, le titre Le jour où tout a basculé surgit, zgling. Et rezgling, surgit qui ? Me Fellonneau. La Me Fellonneau de Julien Courbet qui, dans feu Sans aucun doute sur TF1 (et aujourd’hui encore en version radio sur RTL), engueulait le salaud d’entrepreneur qui n’a jamais terminé la bicoque de ce chômeur en fin de droit. Un sacré gage de sérieux pour l’émission. Très service public. Annonçant une sombre histoire de varices opérées au sécateur rouillé par un faux médecin, l’avocate se fait très pro : « Eh oui, l’exercice illégal de la médecine, ça existe, alors il faut être prudent. » Ou en préambule de ce drame qui voit un père ultracatho renier sa fille qui a avorté (et qu’il a violée), Fellonneau avertit : « Les apparences sont parfois trompeuses, n’est-ce pas ? » Merci, Maître, combien on vous doit ? Rien ? Ah ben oui, c’est la redevance qui paye.

 

Le rôle qui a brisé ma carrière

 

Ah mais l’acrimonie nous étouffe. Car sitôt expédiée Fellonneau, ce sont des témoignages déchirants qu’une mâle voix-off lance ainsi : « Cette histoire est inspirée de faits réels. » Heu… Ne pas s’attendre non plus à un documentaire naturaliste à l’âpreté toute griersonienne. Mais bon, c’est vrai qu’au vu de l’intitulé des histoires du Jour où tout a basculé, on a tous connu ça et forcément, ça parle à notre cœur de ménagère : « Ma patronne est folle de moi » (variante : « Mon patron est amoureux de moi »), « mon père a brisé ma vie », « mon beau-père me déteste » (donc) ou, plus baroque, « ma fiancée russe est victime d’un réseau ». Et c’est le départ d’une fiction d’une vingtaine de minutes mi-reportage, mi-reconstitution, interrompue par les témoignages face caméra des patron/père/beau-père/fiancée russe emballés dans une esthétique filmique qui n’est pas sans rappeler les messages d’otages enlevés par des terroristes. La fiction, elle, pff… Que vous en dire sans accabler de jeunes acteurs à la recherche du cacheton qui s’en mordront les doigts bien assez tôt quand, lors des Enfants de la télé spécial Intouchables 10, Arthur leur ressortira l’infâme casserole ? Bref, ils jouent tous comme des patates. Ah, Roger, apprenant que son fils a engrossé une jeune Sénégalaise sans papiers, dont les traits, tandis que la musique fait soudain « badabam », se figent d’horreur en une superbe évocation du Cri de Munch… Ah, le dévot André, qui a renié sa fille, roulant des yeux fous : « Dieu me regarde et me comprend »…

 

Le Courbet qui a brisé les codes

 

Bon alors, on résume. Des sujets dignes de l’émission de Sophie Davant Toute une histoire, diffusée plus tôt sur la même France 2. Des acteurs dignes, au mieux, de Cas de divorce et au pire de Très chasse, très pêche. Et un Julien Courbet pour couronner le tout : non mais c’est quoi, ce bordel ? Eh bien, c’est la modernité, nos pauvres amis. Fini les soaps genre Amour, gloire et beauté ; dépassés les shows de témoignages à la Delarue ; pilonnée la télé-réalité. Maintenant, on mélange tout. « C’est ce qu’on appelle la "scripted-reality", un genre venu d’Allemagne, énonce Bertrand Villegas, de l’agence The Wit qui sonde les télés du monde entier, c’est brut et mal filmé comme un reportage, c’est passionnant comme une fiction, ça parle des sujets qui nous concernent comme les talk-shows. On est entre Delarue et Derrick. » Autant dire un rôle en or pour Courbet qui, depuis son départ de TF1, vend Sans aucun doute par appartement : Me Fellonneau et les histoires glauques dans Le jour où tout a basculé ; les voisins qui s’engueulent dans la Guerre des voisins (TF1) et le chômeur dont on retape la baraque dans Tous ensemble (TF1). De la belle ouvrage.

 

La pirogue qui a brisé ma vie

 

Mais on n’allait pas se quitter sans faire notre propre Jour où tout a basculé : « Amour », « enfant », « illusions », blabla, zgling Me Fellonneau : « La pirogue n’est pas une embarcation très stable, n’est-ce pas ? » Et l’histoire, intitulée « La pirogue qui a brisé ma vie », démarre. Un cocotier en plastique à l’arrière-plan ; un homme en costume est assis dans ce qui ressemble fort à un rameur (low-cost, on a dit). Sourcils très froncés, mine très renfrognée, l’homme est très ronchonchon. Changement de plan, le voici face caméra avec ces mots sur l’écran : « Nicolas, 57 ans, président. » « Je me sentais pas bien sur cette pirogue, raconte-il dans une lumière blafarde, et puis les Français, y m’ont pas élu pour que je fasse de la pirogue. Et pis soudain, j’ai eu une idée. » Retour à l’action : Nicolas s’adresse à une dizaine de personnes qui ont toutes un calepin à la main. Face caméra, au-dessus de l’inscription « Grégoire, 42 ans, journaliste », l’une d’elles témoigne : « Nous nous demandions tous quelle drôle de mouche guyanaise avait pu piquer Nicolas. » Retour à l’action. Nicolas lâche ces mots tandis que la musique fait soudain « badabam » : « Vous ne me verrez plus. » Et ensui… Naaan, il est vraiment trop mauvais acteur, on n’y croit pas.

 

Paru dans Libération du 28 janvier 2012


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