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mardi 10 février 2009 12:10

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Le journaliste, tisseur de liens

De plus en plus de sites se convertissent à l’hypertexte pour valoriser l’information.

par Frédérique Roussel

tags : presse , journalisme

Photo Darren Staples REUTERS

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Les sites d’information aimaient garder au chaud l’internaute. Plus il restait butiner sur place, plus augmentait le nombre de pages vues et donc la manne publicitaire. La coutume visait à mettre le moins de liens possible vers l’extérieur, vers la concurrence. Cette habitude protectionniste a vécu. La tendance va aux portes ouvertes. Ce changement de paradigme s’est théorisé sous le concept de « journalisme de liens ». Rien ne sert de rester entre soi. Donnons des ponts vers d’autres bonnes sources d’information. Les plus grands journaux l’ont compris.

Ainsi le Washington Post a-t-il lancé à l’automne un site poli­tique, le Political Browser, dont la devise est What’s Good on the Web. Le prestigieux New York Times offre à ses internautes une autre version de sa page d’accueil, Times Extra, qui agrège des liens. De même, la rubrique Breaking the Web, du site américain d’investigation à but non lucratif Pro Publica, lancé en juin dernier.

Bien avant, certains avaient très vite saisi l’intérêt de la prescription hypertexte. Le fonds de commerce du site conservateur américain The Drudge Report, remarqué en 1998 avec la révélation du scandale Monica Lewinsky, tient dans les liens et… dans une réputation. Son audience aurait dépassé, le soir de la présidentielle, celle du site du New York Times. Autre réussite à l’américaine qui s’est propulsée sur une base mixte de blogs et d’agrégateur d’infos, The Huffington Post initié en 2005. The Daily Beast (du titre du journal tiré de Scoop, d’Evelyn Waugh paru en 1938) a montré son museau en octobre dernier, piloté par Tina Brown, ancienne directrice de la rédaction de Vanity Fair et du New Yorker. Son fonctionnement tient du même principe  : aiguiller l’internaute, lui donner le bon clic vers une bonne information.

En France, la tendance est la même. Rue89 et sa Vigie, Mediapart, Lemonde.fr ou Lefigaro.fr pratiquent la revue de Web sur leur page d’accueil. Fin du fin, une plateforme dédiée, agrégateur de liens réunissant blogueurs et journalistes francophones, est née le 28 novembre sous le nom d’aaaliens.com. Et aujourd’hui, Slate.fr, la déclinaison française du célèbre magazine politique et culturel en ligne américain, se lance sur le Web. Lieu d’analyse et de débat présidé par Jean-Marie Colombani, ancien patron du Monde, Slate.fr donnera également une moisson de liens quotidienne et éditorialisée.

Qu’est-ce qui est nouveau  ? ­Enrichir de liens un article ou faire des listes indicatives des meilleurs sites repérés n’est pas récent. L’envie de partager ses favoris est inhérent à un ­navigateur. Mais aux prémices de la Toile, la surface à explorer restait à taille humaine. Aujourd’hui, dans une époque d’« infobésité », l’internaute patauge dans un océan. Certes, il y a les algo­rithmes gloutons et les agrégateurs automatiques, les Google ou les Digg. Mais ils ont leurs ­limites quand il s’agit de repérer, trier ou mettre en valeur les infos.

Une culture du lien est donc en train de s’épanouir, théorisée par Jeff Jarvis, professeur de journalisme à la City University of New York. Jarvis a popularisé l’expression de « journalisme de liens », comme le rappelle le blogueur français Guillaume Narvic, dans un billet de février 2007 intitulé « New rule  : cover what you do the best. Link to the rest » (« La nouvelle règle  : couvrir ce que l’on fait le mieux. Faire un lien vers le reste »). « Il voulait dire par là que c’est une perte de temps pour un journaliste de redire dans son article ce qui a déjà été dit ailleurs, alors qu’un simple lien suffit pour que le lecteur puisse y accéder d’un clic », décrypte Narvic.

Fini l’écho à l’infini du même événement écrit par plusieurs mains et sous différentes marques. Ce qui est déjà bien dit est à répercuter, la perle dénichée est à valider. Il ne s’agit plus seulement de circuler sur les autoroutes, mais aussi de prendre les chemins de traverse et de se faire conseiller par l’habitant. A l’économie basée sur le contenu succède l’économie de liens, exploitables et monétisables, estime Jeff Jarvis. Pour Narvic  : « L’enjeu pour les journalistes avec le journalisme de liens est de faire valoir leur capacité de recommandation des informations pertinentes auprès des lecteurs, une des fonctions du journalisme traditionnel qu’ils ont tous simplement abandonnées en ligne au profit des blogueurs. »


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