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mercredi 6 février 2013 11:37

  • internet

Le mail art, recommandé

par Marie Lechner

tag : histoire

Oeuvres tirées du blog mailartists.wordpress.com

De notre envoyée spéciale à Berlin

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Transmediale, pression dans les tuyaux

Fax, courrier pneumatique, Minitel : le festival berlinois de la culture numérique s’est transporté dans un passé proche pour mieux appréhender la crise de foi dans les technologies actuelles.

 

« Before Internet, there was mail art » (« avant Internet, il y avait l’art postal »), dit le tampon de Vittore Baroni, commissaire du Pneumatic Circus, projet d’art en réseau qui utilise la poste pneumatique du collectif Telekommunisten au festival Transmediale. Vétéran du mail art, Baroni a invité une centaine de ses confrères à envoyer des cylindres customisés, ou « capSOULes », contenant des instructions pour une mini-performance. Une manière de réactiver une pratique artistique qui inventa le réseau social avant que Facebook n’en fasse une marchandise.

 

 

Si les avant-gardes avaient déjà fait des expérimentations avec le courrier, Ray Johnson, artiste américain auquel on attribue la paternité du mail art, est le premier à faire de la correspondance une pratique artistique en réseau. L’artiste pop s’est consacré à son activité épistolaire au début des années 60, envoyant quantité de cartes postales, dessins, objets trouvés, collages, extraits de presse, etc. Afin d’élargir son réseau de correspondants au-delà du cercle d’amis, Johnson demandait aux destinataires de ses lettres : « Please add to and return », soit de faire suivre à des tierces personnes. Sans ces instructions, le réseau n’aurait pu s’élargir, passant de quelques douzaines de participants au début les années 60 à des milliers dans la décennie qui suivit.

Cette communication postale était basée sur le partage et le don. Un « réseau éternel » — comme l’a décrit Robert Filliou - d’échanges autour du globe, où chacun pouvait participer, selon l’éthique du mail art qui préconisait d’étendre l’accès au réseau en incluant les novices, de faire circuler les objets et les idées sans revendiquer leur propriété, à rebours du marché de l’art.

Le mouvement s’est étendu du Nord des États-Unis à l’Europe et au Japon. Les jeux de collages visuels et textuels débordaient de l’enveloppe pour infecter les timbres, les tampons, les en-têtes, noms et adresses des récipiendaires. Certains s’amusaient également avec le système postal, comme l’artiste Fluxus Ben. Dans The Postman Choice, deux adresses assorties de deux timbres figuraient sur chaque face d’une même carte postale, laissant au facteur le choix de la destination finale.

L’art postal étant un art de la communication, il était particulièrement explosif là où la liberté de pensée était restreinte, comme en RDA. Pour les pays du rideau de fer, le mail art était un moyen d’ouverture vers le monde, mais aussi une pratique subversive contre le pouvoir bureaucratique.

Lors de la Transmediale, deux artistes de mail art de l’ex-RDA sont venus parler de l’époque où ce genre d’échanges épistolaires pouvait vous mener derrière les barreaux.

 

De Karla Sachse

 

L’artiste Robert Rehfeldt (1931-1993) introduisit le mail art à Berlin-Est au début des années 70 et réussit à bâtir un réseau de contacts et de collaboration entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest, les Etats-Unis et l’Amérique latine. Son mot d’ordre était : « Meine Idee hilft deiner Idee, unsere Ideen helfen andern Ideen » (« mon idée aide ton idée, et nos idées aident d’autres idées ») qui font aujourd’hui écho au mouvement open source sur Internet.

En 1975, il organisa la première expo de mail art en RDA à une époque où cette activité n’était pas sans risque. « La Stasi considérait le mail art comme un ennemi », dit l’artiste Karla Sachse, qui rappelle que le ministère de la Sécurité d’Etat contrôlait tous les courriers domestiques et davantage encore les échanges internationaux. Chaque point de vue critique pouvait être déclaré acte hostile envers l’Etat. Certains se sont retrouvés en prison, mais ça n’a pas suffi pour décourager les membres du « réseau éternel », qui ont poursuivi leurs jeux de mots et anagrammes effrontés, transformant « glasnost » en « angstlos » (« sans peur »). Lorsque la Stasi a ouvert ses archives, on y a trouvé la plus grosse collection de mail art au monde...

 

Paru dans Libération du 4 février 2013


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