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jeudi 15 juillet 2010 08:15

  • cinéma

Le novice et la virtuelle

par Olivier Séguret

tags : science-fiction , second life

L’Autre Monde de Gilles Marchand avec Louise Bourgoin, Melvil Poupaud, Grégoire Leprince-Ringuet… 1 h 44.

Bien malin celui qui affirmera que le sujet de l’Autre Monde, c’est ceci (l’adolescence) ou cela (la virtualité), et patati (le suicide), et patata (la solitude moderne). Avant d’être un sujet, l’Autre Monde est un regard, original et pénétrant, sur ce monde-ci, où nous sommes vous et moi, et d’où l’on nous parle. C’est un film réaliste sur une forme subtile du réel, qu’on appelle virtuel par facilité, mais qui fait bel et bien partie du quotidien, concret et même banal, de millions, voire de milliards d’individus.

Dès son générique, Gilles Marchand nous fait pourtant croire que ce monde autre, dont le titre fait état, pourrait être celui d’une néo-Second Life, même s’il s’appelle Black Hole (1) : un univers communautaire virtuel et ludique où les « joueurs » prolongent leur existence sous la forme d’avatars. Certains sont là par choix ou par goût, telle Audrey (Louise Bourgoin). D’autres s’y retrouvent par hasard ou accident, tel Gaspard (Leprince-Ringuet), que le film désigne dès l’origine comme son héros. Sésame. Drôle de héros. A peine adulte, sans histoire ni relief particulier, semblable à la masse anonyme de sa génération. Un jeune homme sans qualités mais avec petite amie, qui va un jour trouver par terre un téléphone portable, ce qui pourrait se traduire (du lacanien) par « un mobile tout trouvé » ! Ce téléphone sera en effet pour Gaspard le sans-fil d’Ariane : un sésame pour se perdre, une clef qui permet non pas de sortir du labyrinthe mais d’y entrer, peut-être d’y mourir.

DR

Dans un premier temps, il mène Gaspard à Audrey. Elle est en pleine cérémonie des adieux : un suicide à l’oxyde de carbone avec un ami, dans une voiture bien calfeutrée et sous la surveillance d’une petite caméra vidéo fixée au tableau de bord. C’est un suicide moderne, convenu sur Internet et enregistré en numérique. Moderne aussi, la lettre vidéo testamentaire qui l’accompagne. Plus terriblement moderne encore, le comportement de Gaspard, qui après l’avoir sauvée (et piqué la caméra) va filer Audrey au train, dans sa vraie vie comme dans son intimité virtuelle, le fameux réseau Black Hole. Un monde vénéneux que Gaspard, qui n’en possède ni les codes ni la langue, explore en ignorant téméraire. Un drôle d’univers où les coups partent vite et où le suicide conduit à une sorte de purgatoire virtuel, un presque paradis où l’on évolue nu dans les contrastes d’un désert noir et blanc…

L’une des forces de l’Autre Monde consiste à ne pas avoir tenté de recréer un jeu vidéo de façon réaliste. Même s’il ne signe pas la « réalisation », confiée à Djibril Glissant, de la partie graphique et en images de synthèse qui nourrit un tiers du film, Marchand en a décidé la teneur. Son Black Hole est non seulement imaginaire mais improbable : les interactions figurées dans le film n’existent dans aucun jeu, et certaines seraient d’ailleurs techniquement impossibles. C’est donc une vision oblique et poétique, une invention.

DR

Cela étant, plausible ou pas, la fabrication d’un jeu dans un film pose de passionnantes questions de cinéma. Quelle peut être la place d’un cinéaste dans un monde où les mouvements de caméra involontaires n’existent pas ? Où tout tremblé est un calcul, tout travelling un code logique ? Où l’improvisation, l’accident, mais aussi la grâce « naturelle », sont des chimères impensables ? Notre sentiment est que, en guise de réponse, Gilles Marchand utilise la barque du virtuel pour naviguer entre les morts, et particulièrement ceux du cinéma. Dans l’Autre Monde, les images générées par ordinateur sont un ruban soyeux sur lequel glissent avec élégance les fantômes de nos écrans. L’avatar d’Audrey, Sam, est une Veronika Lake prise dans une toile Vertigo. Elle-même est une émanation de Bardot (« Tu l’aimes, mon tatouage ? ») et les décors du jeu sont des architectures qui empruntent autant à Fritz Lang qu’à Antonioni. On pourrait aussi dire, et trouver amusant, que le virtuel conçu par Marchand est profondément lynchien, quand son « réel » est au contraire solaire, lumineux et d’une sécheresse très française (belle photographie méditerranéenne, bleue et fraîche, signée Céline Bozon), même quand le film navigue dans l’éther d’une soirée défonce, avec cauchemars et anamorphoses. On mesure, devant cette scène et quelques autres, à quel point le seul vrai handicap de Marchand est que son talent de scénariste (nommé deux fois aux césars), qui l’encombre parfois, le retient de lâcher le filmeur libre qui est en lui.

C’est peut-être là le prix d’un certain équilibre, rare chez les cinéastes de sa génération : Gilles Marchand n’a pas honte de proposer, avec l’Autre monde, un film à la fois accessible et sophistiqué, un exercice de proximité sensible et, on l’espère, populaire, qui nous fait aussi l’honneur respectueux d’une méditation.

(1) Hommage transparent à la splendide BD de Charles Burns.

Paru dans Libération du 14/07/2010


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