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mercredi 11 mars 2009 12:16

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Le réel en porte-à-faux

Maîtres-mots au festival du Centre Pompidou  : une subjectivité assumée et la noirceur observée droit dans les yeux.

par Bruno Icher, Eric Loret

tags : documentaire , festival

Les Héritiers - DR

Cinéma du réel Jusqu’au 17 mars au Centre Pompidou et dans les salles partenaires. Rens.  : www.cinereel.org

Etant une fois entendu que le réel est d’abord la façon dont on le perçoit, le cinéma du même nom pourrait essentiellement être celui qui assume sa sale subjectivité au lieu de la planquer sous un semblant de neutralité ou, pire, un moralisme transcendant à deux balles.

Parmi la quarantaine de films en compétition dans cette 31e édition, Désordre, du Chinois Weikai Huang (projeté demain et samedi), est ainsi un poème visuel qui ramasse les membres d’un corps social épars en alternant « vingt événements urbains » qui font résistance  : un homme menace de se jeter d’un pont, un autre simule l’accident sur une route, un troisième fait des passes de corrida entre les voitures. Quelques arrestations musclées, aussi. Et des objets trouvés  : un cafard géant dans une soupe, un crocodile échappé ou un bébé dans un terrain vague, obsédant, dont le petit bras emmitouflé fait signe toutes les cinq minutes, sans drame ni pitié. En noir et blanc à gros grain, Désordre montre sans baratin comment la vie se joue des interprétations. Rien n’y étant imposé, on s’y balade en liberté.

Similairement anti-bons sentiments, voire provoc, l’Israélien Yoav Shamir part dans Defamation (ce soir et samedi) à la recherche de l’antisémitisme. Où il apprend que sa mémé sioniste (vivant à Jérusalem) pense que les juifs sont tous des escrocs usuriers. Assez michaelmooresque, mais de meilleure foi, Shamir se moque allègrement de la paranoïa de l’ADL (ligue anti-diffamation américaine qui lutte contre l’antisémitisme) et se complaît à filmer des étudiants israéliens endoctrinés ou des Américains hystériques chez qui la phobie de l’antisémitisme devient une forme de racisme inquiétant. Une bonne partie de Defamation laisse aussi la parole à Norman Finkelstein, enseignant radié de l’Université DePaul (Chicago) en 2007 et penseur des « mauvais usages » de l’antisémitisme dans le conflit israélo-palestinien, ainsi que d’un fumant l’Industrie de l’Holocauste, réflexions sur l’exploitation de la souffrance des juifs. (la Fabrique). Plus largement, Yoav Shamir dénonce toutes les positions victimaires qui cachent des armes idéologiques massives. Même eau au même moulin ou presque  : Rachel, de la Française Simone Bitton (ce soir), enquête sur la mort d’une pacifiste américaine écrasée par une pelleteuse militaire israélienne dans la bande de Gaza.

Outre ces renversements de perspectives, le festival s’efforce également de montrer une réalité que personne n’a très envie de voir, de peur sans doute de ne jamais plus l’oublier. A commencer par Un peuple dans l’ombre (vendredi et samedi), visite empirique de Téhéran, ville devenue conceptuelle depuis que plus personne en occident ne sait à quoi elle ressemble au juste. Téhéran aujourd’hui, c’est au mieux Marjane Satrapi (Persépolis), au pire un point sur une carte derrière un journaliste de télévision évoquant les dernières bravades du président Ahmadinejad. Le réalisateur Bani Khoshnoudi propose un autre voyage, d’une banalité presqu’hypnotique, au hasard d’une ville en travaux permanents et aux embouteillages épais. Tandis qu’à la radio et à la télévision résonnent les chansons guerrières, les hommages aux martyrs et les versets du Coran, les clients d’une épicerie ronchonnent sur la hausse des prix, des marchands de cochonneries occidentales aguichent le passant et des hommes prennent le thé autour d’un brasero. Téhéran est une mégalopole de 14 millions d’habitants, traversée par les fantômes des morts de la guerre contre l’Irak, mais aussi par les cortèges de flagellants commémorant l’anniversaire de la révolution islamique. Le film montre les innombrables failles d’une ville qui n’est pas, en tout cas, la capitale engluée dans un obscurantisme qu’on veut bien lui prêter. Parfois, au détour d’une rue ou de la vitrine d’un café, on peut apercevoir deux étudiants en plein flirt, une jeune femme qui laisse dépasser une frange blonde du foulard réglementaire ou un garçon téméraire qui abandonne ses cheveux à un coiffeur fashion pour une coupe tektonik ­discutable mais dont il doit estimer qu’elle ­l’embellit.

Même volonté d’emmener l’œil au cœur de l’inconnu avec le magnifique film du Mexicain Eugenio Polgovsky, les Héritiers (demain et samedi), qui rassemble en quatre-vingt-dix minutes une journée dans une zone rurale de son pays. Voilà, crûment, sans pathos ni misérabilisme, ce à quoi les dizaines de milliers de candidats à l’immigration clandestine veulent échapper. Les camions bourrés à craquer de femmes et d’enfants qui, dès l’aube, sillonnent les routes du coin pour déposer leur cargaison dans les champs où le travail exténuant peut commencer. La cueillette des tomates, des heures durant, un déjeuner à base de légumes invendables, avalés à l’ombre du camion, et ça recommence. Pendant ce temps-là, il y a aussi le bois à aller chercher dans la forêt, le pain à cuire, la glaise à piétiner pour faire des briques. Les plus jeunes, 4 ou 5 ans, transportent de l’eau sur leur dos dans de vieilles bouteilles en plastique. D’autres, guère plus âgés, coupent des plants de maïs à la machette. Pour ces gamins, une seule vision de leur avenir  : cette vieille femme aveugle et cabossée, tordue comme un cep de vigne, qui, chaque matin, traverse la cour d’une ferme en ruines, au prix d’efforts surhumains, pour nourrir ses poules. Avant d’en arriver là, ces mêmes enfants trouvent quand même d’invraisemblables ressources pour s’amuser quand la nuit tombe enfin. On dirait du cinéma.


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