lundi 30 mars 2009 11:07
«Le réveil sera très douloureux»
Alex Türk, le président de la Commission informatique et libertés (Cnil), s’alarme des atteintes quotidiennes à la vie privée.
par Christophe Alix
tags : vie privée , réseau social , facebook , CNIL
Souriez, vous êtes tracés
24 heures dans la vie d’un citoyen tracé, comme nous tous ou presque.
La vie privée change de statut
Tolérant les intrusions, la génération Facebook préfère poser ses propres limites.
Se refaire une réputation blanche comme Net
Des sociétés se chargent d’effacer les traces gênantes sur la Toile moyennant finances.
L’emprise technologique est-elle une menace pour ceux qui sont chargés de veiller au respect de nos vies privées ?
Paru dans Libération du 28 mars 2009
Sénateur (divers droite) du Nord, professeur de droit public, le président de la Commission informatique et libertés (Cnil), Alex Türk, s’inquiète des menaces croissantes que fait peser la nouvelle civilisation numérique.
Les technologies ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi, mais selon l’usage que l’on en fait. Cela signifie que ce n’est pas parce qu’une technologie existe qu’il faut l’utiliser. Face au déferlement nanotechnologique où tout pourra être activé à distance et à l’insu des principaux intéressés, la société sera-t-elle capable de dire «stop» ? Si elle ne le fait pas, c’est un homme bien différent, infiniment moins libre, bien plus formaté, qui verra le jour.
Vous tirez la sonnette d’alarme ?
Quand je vois la facilité avec laquelle les gens gobent toutes ces nouvelles applications censées améliorer leurs vies et le peu de considération qu’ils ont pour leur intimité, je me dis qu’ils sont au minimum naïfs et inconscients. Nous ne sommes pas encore arrivés au niveau où cette société du tout-traçable devient un cauchemar, mais si l’on n’instaure pas aujourd’hui de puissants garde-fous, il sera très vite trop tard.
Que voulez-vous dire par là ?
Si l’on accepte sans rien dire de se laisser tracer et profiler, sur le Net, dans les lieux publics comme les aéroports ou cette boîte de nuit en Espagne où les jeunes se font incruster des puces RFID sous la peau, si l’on laisse les bases de données et fichiers de police ou autre proliférer, le réveil sera très douloureux. Même si l’on n’a rien à cacher, toutes ces données pourront être utilisées contre vous si elles ne sont pas encadrées. Le droit à l’oubli, à l’anonymat, au silence des puces, c’est la seule garantie d’un avenir viable.
Avez-vous les moyens de faire respecter ces garanties ?
Non. Et le seul conseil qu’on puisse donner, c’est d’être très vigilant face à ce que j’appelle la dilatation d’un présent numérique dans lequel toute votre vie est exposée, le présent comme le passé lointain, que vous vouliez ou non le cacher ! Le problème, c’est que les sociétés américaines qui dominent Internet comme Google ou Facebook hébergent vos données ailleurs et ne se sentent pas tenues par la réglementation européenne. Pour elles, les données personnelles sont purement commerciales, librement exploitables, alors que nous les encadrons parce que nous en faisons des attributs de la personnalité. D’où notre difficulté à faire respecter le principe d’une non-conservation des données au-delà de six mois, comme le recommande l’Union européenne.
La gratuité de ces services complique-t-elle la tâche ?
Avez-vous remarqué que l’on y parle de membres ou d’utilisateurs, jamais de clients ? Alors que l’on est dans un échange quasi contractuel, on entretient le flou : vous me donnez vos données, votre vie, vous acceptez que je puisse les commercialiser et en échange vous ne me devez rien. Les acteurs d’Internet jouent trop souvent de cette ambiguïté et c’est très malsain. Il faudrait inventer d’urgence les nouveaux concepts juridiques qui permettront de clarifier cette situation.
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