mercredi 21 janvier 2009 18:20
Le silence de la mère
Mémoire. Amos Gitaï adapte l’autobiographie de Jérôme Clément, patron d’Arte et petit-fils de déportés.
par Bruno Icher
DR
Plus tard, tu comprendras d’Amos Gitaï avec Jeanne Moreau, Hippolyte Girardot, Dominique Blanc, Emmanuelle Devos… 1 h 29.
La question que pose le film n’est pas uniquement celle de la mémoire. Celle qui a fait défaut pendant plus de cinquante ans à l’Etat français, jouant désespérément la montre avant de reconnaître les errances funestes de la République pendant que, peu à peu, disparaissaient les rescapés des déportations. L’autre question est celle de la matière qui nourrit la mémoire. De ce que contiennent les livres, les films et les documentaires des soubresauts d’une histoire en perpétuelle écriture, mais aussi, et surtout, de ce qui n’a jamais été dit. Celle qui détient le secret est une femme (Jeanne Moreau) qui vit ses dernières années. Nous sommes à Paris, en 1987, en plein procès Barbie, et cette grande dame parisienne, collectionneuse distinguée, passe le reste de sa vie à faire les salles de ventes et à éluder les questions de son fils (Hippolyte Girardot), né juste après la guerre. Lui veut savoir ce que, au fond, il sait déjà. Que les parents de sa mère, fourreurs juifs de Russie installés en France depuis 1904, ont fui Paris pour un village du Lot à la promulgation des lois antijuives de Vichy. Qu’ils y ont vécu deux ans dans la clandestinité avant d’être dénoncés, arrêtés et assassinés à Auschwitz. Que leur appartement de Paris a ensuite été la propriété de ses autres grands-parents, catholiques bon teint, à qui il rendait visite tous les dimanches. Il sait surtout que personne n’a plus jamais évoqué cette histoire. Et que lui-même a attendu une bonne quarantaine d’années pour oser interroger celle qui l’a élevé, la seule en mesure de donner des réponses. Plus tard, tu comprendras est tiré du roman autobiographique de Jérôme Clément, par ailleurs patron d’Arte, qui a eu le bon goût de laisser à France 2 le soin de diffuser l’adaptation en avant-première hier soir. Le film, lui, s’interroge sur l’ambiguïté d’un oubli sélectif. Cette femme et son fils, comme toute une génération de l’après-guerre, ont tacitement accepté l’oubli et le silence. L’une pour continuer sa vie, l’autre pour commencer la sienne. Chacun à sa manière savait, mais personne ne voulait connaître les détails et encore moins les responsabilités. Pour traduire ce non-dit, Gitaï a choisi d’enchaîner les longs plans séquences faits d’évitements et d’embarras. Dans le confort feutré d’un appartement inondé de souvenirs, on ne fouille pas les tiroirs à secrets et aucune conversation n’atteint jamais le vif du sujet. Ainsi, dans la scène inaugurale, Moreau vaque à ses occupations domestiques tandis que la télévision diffuse le témoignage d’une femme au procès de Klaus Barbie. Elle refuse d’écouter, mais ne peut pas faire autrement que d’entendre ce qui la hante depuis quarante ans. Toutefois, à la longue, le procédé s’émousse, dilue le propos, et cette parabole entre secret de famille et déni d’Etat finit par revêtir l’apparence d’un drame de la grande bourgeoisie. Comme pour en sortir, Gitaï a inséré un long et maladroit flash-back qui décrit l’arrestation brutale des grands parents, comme si quelqu’un en doutait encore. Des bottes qui crissent sur le gravier, des ordres hurlés aux prisonniers, des coups de feu, des aboiements de chiens, des pleurs d’enfants… Des images dont l’absence, justement, a nourri la mémoire d’un vide insupportable. Les fabriquer aujourd’hui, de manière platement réaliste et au risque de les confronter à n’importe quelle fiction, les rend vides de sens. Paru dans Libération du 21 janvier 2009
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