Le tour de force du clan Demy-Varda
La famille revient sur les bonheurs et les difficultés à réaliser le coffret.
par Bruno Icher
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie
Tous les trois ont l’air heureux. Le clan Demy-Varda s’est réuni dans un restaurant près du fief de la rue Daguerre (Paris XIVe), siège de leur maison de production Ciné Tamaris, coéditeur avec Arte de ce coffret intégral. Il y a Agnès Varda, la compagne «vieille cinéaste et jeune plasticienne», comme elle se définit désormais, Rosalie Varda, la fille aînée, costumière sur plusieurs films de Demy et enfin Mathieu Demy, le fils, comédien, qui tourne en ce moment son premier long métrage. Et s’ils ont ce regard réjoui, c’est parce qu’ils viennent de réussir un sacré tour de force: réunir, dans un seul et bel objet, l’intégrale des films de Demy. «Tout est parti du désir de Jacques de voir ses films restaurés il y a plus de vingt-cinq ans», commence Agnès. «L’idée a beaucoup évolué», continue Rosalie. «Nous voulions d’abord sortir les films un par un, ou éventuellement les associer avec des thèmes chers à Jacques. Par exemple Lola et Model Shop qui parlent tous deux du personnage interprété par Anouk Aimée. Finalement, nous sommes arrivés à l’idée d’une intégrale avec tout ce qu’avait fait Jacques, ses films naturellement, mais aussi ses courts métrages, ses films d’animation réalisés à 14 ans dont quelques-uns avaient été retrouvés à Nantes dans le grenier de sa maison d’enfance.» Mathieu poursuit: «Nous sommes très fiers. Il est beau, pas trop cher, il arrive au moment où le DVD va peut-être disparaître pour laisser place à la dématérialisation et du coup, il a une saveur particulière.» Agnès fronce les sourcils sur le terme «dématérialisation», soupire, et reprend la parole: «Cela a représenté un travail de fou, mais nous avons eu notre lot de bonnes surprises. Par exemple, nous avons retrouvé une scène du Sabotier du Val de Loire qui avait été coupée sans que Jacques ait été prévenu. Un petit miracle.» Rosalie enchaîne. «On a également utilisé des éléments qui offrent une vision différente du travail de Jacques. Notamment les maquettes audio avec Jacques et Michel Legrand quand ils cherchent des thèmes pour les chansons. Pour nous tous, la Chanson des jumelles [in les Demoiselles, ndlr] ne peut pas être autre chose que ce que nous connaissons. Eux, ils ont hésité entre différentes mélodies.» De manière générale, il est assez difficile d’en placer une dans le cercle Demy-Varda. A tour de rôle, les uns finissent les phrases que d’autres commencent. C’est leur mode de fonctionnement mais c’est aussi leur force. Car, pour récupérer l’ensemble de l’œuvre de Jacques, ils ont dû franchir des obstacles pas piqués des vers. «Pour Lady Oscar, sans l’intervention de l’auteur du manga, Riyoko Ikeda, qui a convaincu le producteur japonais Yamamoto de nous céder les droits, je ne suis pas sûre qu’on aurait pu les obtenir», dit Agnès. «Pour Une chambre en ville, les droits étaient partagés entre les ayants droit de la productrice Christine Gouze-Raynal, en l’occurrence Roger Hanin, Studio Canal et TF1», raconte Rosalie. «Difficile de faire plus compliqué. Autant Roger Hanin a été très compréhensif, autant il a fallu se bagarrer avec les deux autres. Mais personne ne peut nous dire de laisser tomber. Jamais.» La détermination de la famille a finalement eu raison de tous les obstacles. «Pour les films d’animation, c’est une étudiante des beaux-arts de Nantes qui a tout reconstitué», rappelle Agnès qui aimerait bien n’oublier personne dans la liste des remerciements. Pour la suite, c’est Mathieu qui s’y colle. «Sans certains partenaires, cela aurait été beaucoup plus difficile. Je pense à Arte qui a été emballé immédiatement par l’idée de l’intégrale, ou à Pierre Bergé qui nous a aidé pour le Bel Indifférent.» Pour les Demy-Varda, la sortie du coffret ne signifie pas la fin de l’épisode «les films de Jacques». Rosalie prévoit d’aller à Cherbourg et à Rochefort pour présenter le coffret. Elle a également commencé à discuter avec Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes, pour organiser chaque année une «semaine Demy» où ses films seraient projetés. Chacun suit de près la rétrospective de décembre à la Cinémathèque française, mais aussi celle du Brésil prévue en 2010. Rosalie et Mathieu n’oublient pas de rendre visite régulièrement au club qui s’est créé sur Facebook, autoproclamé «Ceux qui connaissent par cœur les chansons des films de Jacques Demy et qui assument». «On me dit parfois que tout cela me fait complètement disparaître derrière le travail de Jacques ou d’Agnès, dit Rosalie. Je pense que c’est exactement le contraire. Je prends beaucoup de plaisir à poursuivre cette histoire. C’est dans la logique d’un patrimoine familial, mais aussi d’un cheminement individuel.» Mathieu acquiesce. Agnès aussi. Cette fois, Rosalie a tout dit.
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