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jeudi 10 décembre 2009 14:10

  • cinéma

Le tourbillon « Persécution »

par Gérard Lefort

tags : mort , amour

Daniel (Romain Duris), homme multiple pris dans un film kaléidoscope. Photo DR

Persécution
de Patrice Chéreau
Avec Charlotte Gainsbourg, Romain Duris, Jean-Hugues Anglade… 1 h 40.

Une femme fait la manche dans le métro. Débraillée et vociférant, elle ne quémande pas, elle exige. Les réactions des passagers sont comme elles sont toujours en ces circonstances : à la sauvette, entre malaise, curiosité et soulagement de côtoyer un humain plus damné que soi. Une jeune fille croit rompre le rite en souriant à la mendiante. Elle récolte la tempête de sa compassion : une violente paire de claques.

La nuit, sur une place parisienne, un motard est renversé par une voiture et s’explose sur la chaussée. Les passants réagissent comme souvent : entre avidité pour l’impromptu et consolation que l’accident arrive à un autre. Un jeune homme cependant se mêle d’intervenir. Il se précipite vers l’accidenté, se réjouit qu’il ne soit que légèrement blessé, l’aide à se relever, blague avec lui sur les tracas du constat à l’amiable, lui souhaite en souriant une bonne soirée. Il va payer son sauvetage à un prix exorbitant. Le motard s’effondre soudain sur son épaule, probablement fracturé du crâne, mort.

Ces deux scènes ne résument pas le film. Elles sont comme son blason. Persécution, donc, sous le double signe de la mort, assurément, et de l’amour, franchement.

Que faire, quand toute une société, voire une civilisation, hurle que l’amour est obligatoirement synonyme de bonheur ? Comment agir, c’est-à-dire en méditant sur la mort, quand le marché des distractions augmente chaque son jour son empire ? S’il est bien connu que la mort est un scandale, il est moins admis que l’amour en est un autre, parfois mortel. Persécution est une eschatologie mais sans que cette étude des fins de l’homme soit gâchée par la religiosité. C’est ici, et pas ailleurs, que Chéreau s’interroge, doute, s’affole et s’apaise, dans un mouvement de douce panique.

Persécution est le portrait d’un jeune homme, une toile de style cubiste car visible sous plusieurs angles à la fois. Daniel vit de chantiers de rénovation dans des appartements. Daniel partage une partie de son existence avec Sonia, obligée par son travail à des fréquents séjours à l’étranger. Daniel est ami avec Michel, un type dérangé. Daniel est aimé par un illuminé innommable (on dit « le fou ») qui déclare l’aimer, selon sa logique, comme un fou : « Je t’aime et toi, tu vas m’aimer, ce n’est pas possible autrement. » Daniel est bénévole dans une maison de retraite. Daniel au carré, au cube, à une puissance indéfinie. Car rien n’indique dans ce récit, dont la continuité, comme dans la Ronde de Schnitzler, est un kaléidoscope, que les autres protagonistes soient au fait de ces multiplicités.

C’est le regard du spectateur qui fait le montage, ravaude la toile, bouche les trous en y tissant ses propres fils, pour qu’à la fin la tapisserie dessine un motif, une histoire, un sens. Qui n’est pas un sens unique (portrait d’un jeune homme en tout fou), mais une constellation. Daniel ne vit pas des existences parallèles. C’est plutôt toute sa vie qui est une parallèle, donc une tangente. Ce qui est une idée plus encourageante que la propagande rabat-joie qui voudrait qu’on soit locataire à vie d’une seule identité. De même pour le titre. La persécution est une passion qui peut confiner au délire, en effet ; comme un poison avalé. Mais elle est aussi une action qui peut engendrer un certain courage. Que craint Daniel ? De n’aimer plus personne dès lors qu’il n’en aime qu’une seule.

Les acteurs principaux, Roman Duris (Daniel), Charlotte Gainsbourg (Sonia) et Jean-Huges Anglade (le fou) sont au diapason de cette diffraction : plus squatteurs que propriétaires de leur rôle, sans domicile fixe quand leurs personnages, fatigués et fatigants, inspirent à la fois l’empathie et l’exaspération, l’appétit et le dégoût.

Il est cependant une braise d’allégresse mélancolique qui réchauffe ce film hivernal. Certes, aimer est un mauvais sort, contre quoi on ne peut rien jusqu’à ce que l’enchantement ait cessé. Mais il y a aussi cette superbe scène d’amour au téléphone entre Daniel, à Paris, et Sonia, aux Etats-Unis. On peut donc s’entendre de loin et ne pas se comprendre de près. Quant à l’immense différence entre pitié et générosité… A un proche qui lui reproche son incessante scrutation des autres, Daniel répond : « Si je ne regarde pas les gens, je regarde quoi ? »

Paru dans Libération du 9 décembre 2009


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