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mardi 18 décembre 2012 12:24

  • jeux

Le verset à Mario

par Olivier Séguret

tag : Moi jeux

Super Mario Bros

Mario a plus de 25 ans mais, comme pour les divas et les grandes actrices, on ne devrait pas évoquer son âge. Le temps, de toute façon, n’a pas prise sur lui, c’est plutôt son allié : au fil des ans et des évolutions technologiques, Mario s’est déployé, a embelli, conquis de nouvelles dimensions. En 2012, il n’a rien perdu de sa pertinence et s’est encore incarné dans deux nouvelles excellentes productions, l’une en relief pour la 3DS, l’autre en haute définition pour la Wii U, dernière née de la maison Nintendo. Mais c’est dans un livre inattendu qu’il a fait sa plus gracieuse apparition cette année, la très belle confession à la troisième personne de Salman Rushdie : Joseph Anton, une autobiographie (chez Plon).

L’écrivain y raconte notamment comment, dans la période qui suivit la fameuse fatwa de 1989, alors qu’il devait vivre claquemuré et surveillé en permanence par les services secrets britanniques, il a fait la connaissance de Mario, auquel l’a initié son fils Zafar. Et il y plonge comme un jeune homme découvrant l’ivresse, au point de contrarier son épouse, qui le « gronde ». Peine perdue : « Grâce à Zafar, il s’était pris d’affection pour le plombier Mario et son frère Luigi et le monde de Super Mario lui semblait une alternative heureuse à celui dans lequel il vivait le reste du temps. » Lorsque sa femme, consternée de le voir ainsi immergé, lui lance avec dédain : « Lis plutôt un bon livre ! », Rushdie-Anton « perd son sang-froid » et « explose » : « Ne me dis pas comment vivre ma vie ! » Plus loin, Salman Rushdie raconte comment il atteint la fin du jeu, en battant « le grand méchant Bowser lui-même », sauve ainsi la princesse (qu’il juge « d’un rose insupportable ») et se félicite que sa compagne ne soit pas là pour « assister à son triomphe ».

D’innombrables gamers se reconnaîtront sans doute dans ces descriptions si adéquates des chocs conjugaux ou domestiques que fait parfois jaillir la pratique intensive d’un jeu. Mais le récit de Salman Rushdie dépasse largement cette question de la justesse : l’idée que cet homme traqué comme une bête dans le monde féroce de la réalité puisse s’apaiser en devenant à son tour le roi chasseur d’un monde virtuel et merveilleux possède quelque chose de terriblement émouvant. Tout comme bouleverse, à rebours des discours dénonçant le jeu vidéo comme échappatoire, la déclaration d’amour de Salman Rushdie à un sensationnel plombier de pixels qui l’a sauvé de l’ennui et de l’isolement.

 

Paru dans Libération du 17 décembre 2012

La chronique « Moi Jeux » revient en janvier.


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