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mardi 11 août 2009 18:11

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Le vidéophone a raccroché

par Marie Lechner

tags : vidéo , histoire

Publicité pour le Picturephone d’AT&T - DR

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«Une mauvaise analyse»

Auteur d’une thèse sur les interactions entre (...)

Une sonnerie de téléphone retentit. Une femme légèrement vêtue se dirige vers l’appareil avant de stopper net, ouvrant grand la bouche et écarquillant les yeux, l’air de dire « mais où ai-je la tête  ? » Elle rebrousse chemin et enfile un déshabillé avant de décrocher son téléphone, ou plutôt d’enclencher l’écran où apparaît l’image de son fiancé qui lui décoche un clin d’œil ravageur. « Que portez-vous pour répondre au téléphone  ? Quelle importance  ? Aucune aujourd’hui. Mais demain, si le vidéophone arrive, comme il se pourrait, alors le monde se trouve face à un nouveau problème », dit la voix off qui accompagne ce documentaire Pathé en noir et blanc de 1955, intitulé The Future Is Now, où l’intrusif vidéophone partage la vedette avec la musique électro­nique et la home vidéo.

L’idée de voir son interlocuteur à l’autre bout du combiné est aussi ancienne que le téléphone lui-même. Deux ans à peine après le dépôt de brevet du téléphone aux Etats-Unis, le concept apparaît dans un dessin parodique de la revue britannique Punch du 9 décembre 1878. Intitulée le Téléphonoscope d’Edison, l’illustration de George du Maurier ironise sur cet outil qui « transmet la lumière aussi bien que le son ». Elle met en scène un vieux couple assis devant un écran de cinéma, dialoguant dans des cornets avec leurs enfants en train de jouer au tennis à Ceylan. « Chaque soir, avant d’aller se coucher, père et mère allument leur caméra obscura électrique au-dessus du manteau de cheminée de leur chambre, ravissant leurs yeux avec la vision de leurs enfants aux antipodes et conversant gaiement avec eux à travers le câble. » S’ensuit ce dialogue révélateur. Le père, à Londres  : « Qui est la charmante jeune femme jouant aux côtés de Charlie  ? » Beatrice  : « Elle vient d’arriver d’Angleterre, papa. Je vous la présente dès que le jeu est terminé  ? »

Le concept futuriste se retrouve dans le roman d’anticipation d’Albert Robida (le Vingtième Siècle, en 1883), se décline en « telephot » dans une nouvelle du pionnier de la science-fiction, Hugo Gernsback, en 1911, ou en « photo-phone » dans les populaires aventures de Tom Swift en 1914. Il restera pour longtemps l’artefact emblématique du futur, puisqu’on le retrouve dans 2001, l’Odyssée de l’espace en 1968, dans presque tous les épisodes de Star Trek ou toutes les dix minutes dans Total Recall.

L’artefact emblématique du futur

Si, dès la fin du XIXe siècle, Alexander Graham Bell prédisait que « le jour viendrait où l’homme au téléphone pourrait voir la personne distante avec laquelle il était en train de parler », la compagnie américaine du télégraphe et du téléphone AT&T, via son unité de recherche des laboratoires Bell, s’acharnera à concrétiser ce concept. Les efforts de développement du vidéophone, entrepris dès les années 20, ont été pilotés presque exclusivement par cette seule et même compagnie qui espérait ainsi apporter une « nouvelle dimension » à la communication téléphonique. D’abord via le « teleostereograph », sorte d’ancêtre du fax permettant d’envoyer des images fixes à travers les lignes téléphoniques. Puis viennent les premières images animées, émises en 1927 au rythme de 18 images par seconde. La transmission nécessite alors un équipement qui occupe la moitié d’une pièce. L’appareil fut testé par Herbert Hoover (alors secrétaire au Commerce) s’adressant depuis Washington DC aux représentants d’AT&T à New York. La transmission audio opérait dans les deux sens, mais la vidéo n’était vue qu’à New York. Malgré l’accueil intéressé, il faudra encore quarante autres années pour mettre au point un produit commercialisable.

En 1964 ont lieu les premiers tests publics du Picturephone, présenté à la Foire internationale de New York. L’appareil est composé d’un écran équipé d’un tube cathodique, d’une caméra et de haut-parleurs, ainsi que d’un téléphone modifié contenant un micro et des boutons pour contrôler la vidéo. Le public est invité à le tester dans des cabines installées à New York et à Disneyland, en Californie. L’accueil est mitigé  : les cobayes apprécient l’idée, qui permet « d’ajouter une touche personnelle dans le face-à-face », mais se plaignent de l’équipement encombrant et de la piètre qualité d’image. Ce qui n’empêche pas le service d’être mis sur le marché trois mois plus tard. Des cabines pouvant contenir jusqu’à cinq personnes sont ainsi installées à New York, Washington et Chicago.

Quelques années plus tard, rapporte Carson dans The Evolution of Picturephone Service, les Bell Labs admettent que « l’attractivité de ce service est limitée étant donné que les deux parties doivent se rendre dans une cabine publique pour converser. Il semble évident que ce type d’offre ne rencontre pas les besoins de nos clients. » Le prix exorbitant, de 16 à 27 dollars pour trois minutes de communication étant un autre sérieux facteur limitant. Après quatre ans d’intérêt anémique, le service est suspendu.

Suite à l’échec des cabines, AT&T se focalise sur les entreprises, seules capables d’assumer les coûts pour la bande passante que nécessite un appel vidéo, 300 fois celle d’un simple appel audio. En 1970 sort une version améliorée du Picturephone qui, cette fois, peut être installée sur le lieu de travail. Le 30 juin, un service commercial est lancé à Pittsburgh. L’instrument nécessitait trois paires de câbles pour se connecter au central et un amplificateur tous les 1,6 km pour booster le signal analogique. Il continue d’emballer la presse, jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit d’imaginer des usages potentiels. Le Picturephone permettra de vendre des produits à distance, d’embaucher ou de signer des contrats sans bouger de son bureau… Il sera capable de se connecter à un ordinateur pour afficher les cours de la Bourse. « Les usagers à domicile pourront faire du shopping, visiter une librairie ou un hôpital, tenir des réunions de famille ou assister à une lecture. […] La police pourrait afficher les photos ou portraits-robots de personnes recherchées », peut-on lire dans le New York Times du 1er juillet 1970.

« Chaud et amical »

Las, un an après la mise en service, la déception est de mise. Bell prévoyait qu’en sus des 25 Picturephones mis en place lorsque le service avait été lancé, 150 de plus seraient commandés dans l’année. Mais dans les faits, 16 ont été installés et pire encore, 8 déconnectés (1). On est loin des prédictions officielles plus qu’optimistes qui estimaient à 100 000 le nombre d’abonnés en 1975, 1 million en 1980 et 3 millions cinq années plus tard. AT&T finit par mettre le projet en veilleuse en 1973 sans renoncer totalement.

Le Picturephone était présenté comme quelque chose « de chaud et d’amical », simulant une discussion en face-à-face, mais tout ce dont il était capable, c’était d’afficher des images en noir et blanc de 250 lignes (la moitié du nombre utilisé par la télévision), sur un écran de 12 cm2, avec une synchronisation chaotique entre la voix et l’image. Le tout à un prix prohibitif, sans compter que les deux parties devaient évidemment être équipées de l’engin.

Ses successeurs n’auront pas plus de réussite. Dans les années 80, les Japonais proposent un vidéophone utilisant les lignes de téléphone existantes, plus abordable, mais avec une qualité d’image faible et qui ne décollera jamais  ; pas plus que le Bildtelefonallemand lancé dans les années 90. Avec une certaine suite dans les (mauvaises) idées, AT&T lance en 1992 le VideoPhone 2500, en couleur cette fois, mais sans plus de succès, de même pour la version sans fil dans les années 2000. Même aujourd’hui, alors que la transmission à travers Internet de la voix (via Skype) et de l’image (via les webcams) est devenue une routine, les services qui combinent les deux restent des produits de niche.

On peut invoquer les défauts techniques, le prix, mais surtout la méfiance du public pour cet objet intrusif et qui requiert une entière attention (lorsque l’on téléphone, on fait souvent autre chose en même temps). D’où le constat lucide d’un historien d’AT&T  : « Il s’avère qu’il n’était pas entièrement clair que les gens avaient envie d’être vus sur un téléphone. »

(1) Voir Dead Media Archive du département média, culture et communication de l’université de New York.


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