vendredi 19 mars 2010 11:59
«Le village global d’Internet tel qu’on l’a connu est menacé»
par Andréa Fradin
tags : interview , liberté d’expression , censure
Comment jugez-vous l’évolution des rapports entre Google et la Chine ? C’est la première entreprise qui ose se positionner de la sorte face à la Chine. Bien sûr, nous ne sommes pas naïfs et imaginons bien que Google va continuer à faire affaires avec ce pays : la suppression de son moteur de recherche ne signifie pas que l’entreprise ne diffusera pas son téléphone sur le marché chinois. Ceci dit, c’est une vraie prise de risque de la part de Google et s’ils se retirent de Chine, je serai le premier à le saluer. Le fait que des pays comme la Chine bloquent l’accès à certains sites annonce-t-il la fin d’Internet tel que nous le connaissons ? Oui, clairement. On s’achemine de plus en plus vers une juxtaposition d’intranets nationaux. Je pense que le village global tel qu’on l’a connu est menacé. Des pays comme le Vietnam, l’Arabie Saoudite ou l’Ouzbékistan n’ont qu’une seule envie : donner des frontières à Internet. Ceci dit, un Internet complètement morcelé n’est pas possible, en Chine comme ailleurs, tout simplement parce que les Etats n’y ont aucun intérêt. Seuls le Turkménistan, la Corée du Nord ou l’Erythrée peuvent encore complètement se couper du monde. Les Birmans l’ont déjà fait pour des raisons politiques, mais très temporairement. Même le pouvoir iranien n’a pas osé le faire ! Par ailleurs, des contournements seront toujours possibles. Le problème, c’est le nombre de personnes qui feront l’effort de le faire. Contourner la censure ne se fait pas en un clic : cela demande certaines connaissances techniques. Et des risques que tous ne sont pas prêts à prendre. Un Internet contrôlé est-il aussi à craindre dans des pays démocratiques ? Il faut être vigilant partout : dans les régimes autoritaires comme ailleurs. On ne va pas non plus jusqu’à comparer la France à la Corée du Nord ! Mais il y a toujours des gens qui, au nom de la lutte contre la cybercriminalité, sont tentés de filtrer, quitte à réduire la liberté d’information. Il y a aussi la valeur d’exemplarité, à laquelle RSF est particulièrement attaché. Pour peser sur les autorités chinoises en matière de liberté sur Internet, il faut être irréprochable. Si demain j’apprenais que la Chine adoptait un procédé similaire à Hadopi, cela ne me surprendrait pas. La différence c’est que toutes les précautions que la France a instaurées seraient tout simplement évacuées en Chine. Et sous prétexte de lutte contre le piratage, des dissidents chinois verraient leur accès à Internet coupé. Paru dans Libération du 18 mars 2010 Sur le même sujet :
Jean-François Julliard est secrétaire général de Reporters sans frontières et coauteur du rapport annuel «Ennemis de l’Internet» (PDF), publié par l’association le 12 mars, à l’occasion de la journée mondiale contre la cybercensure.
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