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mercredi 8 octobre 2008 09:44

  • cinéma

Le visage des damnés

400 coups. « Khamsa », de Dridi, présente avec respect un monde de déclassés.

par Olivier Séguret

Marco Cortes, cadeau du film. DR

Khamsa, de Karim Dridi, avec Marco Cortes, Simon Abkarian, Raymond Adam, Mehdi Laribi, Ezaï Canlay, Magalie Contreras, Maeva Fertier... 1h48.

Marco, l’enfant gitan de 11 ans qui donne son visage et sa lumière à Khamsa, a beau être un personnage, une émanation, la figure artistique dans laquelle un cinéaste précipite un kaléidoscope de propriétés humaines, on éprouve à son égard un attachement qui n’est en principe possible qu’à l’égard d’une personne. Il y a vraiment très longtemps que le cinéma, où l’enfance est pourtant une dimension naturelle, ne nous avait offert ce cadeau gratifiant et douloureux  : un personnage que l’on aime comme une personne mais qui est si jeune qu’il soulève une émotion inquiète et protectrice.

Dans Khamsa, Marco va vivre une sorte d’épopée bouillonnante d’énergie dramatique. Rejeté par sa belle-mère (qui ne le laisse pas approcher non plus ses demi-frères), lâché par son père ferrailleur, buveur et brutal, échappé du foyer socio-éducatif, il va encore subir la mort de sa grand-mère, commettre tous les délits à sa portée, ne glisser que de justesse entre les pattes de flics ou pis et, finalement, se prendre de plein fouet un fatum de tragédie. On pourrait croire le tableau surchargé, c’est l’inverse  : avec l’assurance d’une étoile qui file dans un ciel limpide, Karim Dridi et son Marco (exceptionnel Marco Cortes) diluent tous ces orages dans la lumière d’un Marseille solaire et mordoré. Le rythme est vif et léger et la zone des camps gitans, des bas-fonds de l’Estaque ou des rebuts industriels est filmée comme elle est aimée et habitée  : sans aucun pittoresque. De petits larcins en gros braquages, la vie de Marco est surtout consacrée à son réseau d’amis, copains, cousins, complices, avec lesquels la ­tchatche reste un art et la fidélité un passeport. Coyote, Rita, Lola, Rachitique, la Fouine ou Zé sont d’inoubliables galériens. Là encore, Dridi regarde ce monde de déclassés, souvent damnés, sans la moindre compassion freak, mais dans un tête-à-tête de dureté respectueuse.

Khamsa est l’histoire du recentrage du cinéaste vers cet essentiel. Il persiste ­absolument dans ce qui constitue son cinéma par ailleurs, mais, en organisant toute la rotation de Khamsa autour d’un axe dont le juvénile Marco est le môle, il approfondit ce qui est le plus fort en lui  : cet enfant qu’il était et qu’il n’a pas quitté, qui a résisté à tout et qui est devenu cinéaste. Si le film n’a rien d’une autobiographie, il raconte une histoire de la violence, une domestication de la rage, qui fait profondément écho à cette matière insurgée où Dridi, depuis Pigalle, avec des hauts et des bas mais sans jamais céder à la tyrannie du « sujet » ou à la bonne conscience du dossier, a puisé tout son cinéma. Vers quoi file exactement le destin de Marco est une autre et gravissime question. Si le film de Dridi est troublant c’est aussi en vertu de sa beauté implacable. Tant de vie, tant de force, tant de grâce observées avec vérité et pessimisme  : Khamsa espère sans doute nous émouvoir, nous insurger, nous toucher, mais il ne compte pas nous laisser dormir tranquille.

Paru dans Libération du 8 octobre 2008


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