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mercredi 28 novembre 2012 15:01

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Le web : promesse tenue ?

par Olivier Ertzscheid

Photo Dave Ginsberg, CC BY

Olivier Ertzscheid est enseignant-chercheur (Maître de Conférences) en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nantes. Il tient par ailleurs le blog Affordance.info.

 

Que les choses soient claires. Le web, « mon » web, est d’abord, depuis plus de 15 ans que je le fréquente, une source perpétuelle de découverte, d’enrichissement (symbolique s’entend), et d’émerveillement, y compris devant les choses pourtant en apparence les plus triviales, les plus inessentielles. Dernier exemple me concernant, cette découverte. Si le web est cela, s’il peut encore l’être c’est parce que, trivialement, au prix d’une acculturation somme toute minimale qui tiendrait en quelques lignes de code HTML, chacun a la possibilité de partager, c’est à dire de « présenter aux autres » en autorisant toutes les réappropriations possibles, chacun à la possibilité de partager ses opinions, ses réflexions, ses créations. Ou celles des autres. Et les autres. Et réciproquement.

 

Que les choses soient dites

 

Le web, « le » web n’est plus aujourd’hui ce réseau de réseau, non propriétaire, sans droits d’accès. Le dire et le répéter n’y changera peut-être rien, mais « la plus grande partie du cyberespace est un monde fermé, propriété, contrôlé par le marketing, régi par un carcan de normes arbitraires, de lois liberticides et de technologies « privatives ». Un monde hyperterritorialisé sous le contrôle de quelques multinationales. » La question n’est pas que le web soit devenu un média de masse, la question n’est pas non plus celle de la concentration dans ce secteur, la question n’est même pas celle de la neutralité des tuyaux (quoique), la question n’est surtout pas de savoir s’il faut avoir peur du web ou d’internet comme d’autres avant nous avaient eu peur de la musique, du jazz, du rock’n roll, de la télé, du noir, des noirs, de l’étranger, d’étrangers noirs jouant du jazz à la télé.

La question c’est de savoir ce qui change dans un monde de 2 milliards de personnes connectées, lorsque la moitié d’entre elles sont inscrites sur un site qui décide seul de ce qui est ou non conforme à « sa » morale. La question est de savoir ce que devient la culture quand 2 marchands à la lettre A de l’annuaire décident seuls des restrictions d’usage que nous pourrons faire de biens culturels pourtant dûment acquittés. La question est de savoir ce que devient l’imaginaire d’un collectif de 2 milliards d’individus connectés lorsque qu’un seul acteur est en capacité de formuler des réponses à des questions qui ne sont pas posées.

La question est celle de savoir si l’utopie du web peut raisonnablement basculer vers une dystopie. La question est de savoir si cela est possible. Se poser cette question pourrait très largement suffire à permettre d’y répondre par la négative. La question est aujourd’hui se savoir qui sont ceux qui se posent cette question. La question est de savoir s’ils sont suffisamment audibles.

 

Dystopie

 

« Une dystopie, également appelée contre-utopie, est un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur et contre l’avènement de laquelle l’auteur entend mettre en garde le lecteur. La dystopie s’oppose à l’utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie en propose un des pires qui puissent être envisagé. » Wikipédia.

C’est l’histoire d’une utopie. Réunir l’ensemble des connaissances de l’humanité en un lieu unique, et les rendre accessibles à tous. Alexandrie. La bibliothèque. Il y a si longtemps déjà. Ce projet fondateur qui traverse les siècles et structure le rapport que l’humanité entretient avec elle-même dans le miroir des connaissances qu’elle produit. Ce projet utopique. Cette utopie incarnée que fut le web. Qu’il est encore. Le web serait ce lieu.

C’est l’histoire d’une dystopie. Une torsion de l’histoire dans laquelle ne se donne plus à lire que le côté obscur des promesses que contenait l’utopie originelle.

Le web contenait la promesse de l’abolition des filtres éditoriaux. La promesse que chacun puisse écrire, partager, produire, publier. Promesse tenue. Un temps bousculées, les industries du filtre (presse et télévision) y ont finalement retrouvé leurs repères, réinstallé leur savoir-faire, cohabitant parfois difficilement, parfois harmonieusement avec l’ensemble des ex-filtrés que sont les internautes. Mais de nouvelle corporations du filtre ont vu le jour, qui n’ont ni l’histoire ni la "culture" des médias. Ces nouveaux filtres deviennent trop souvent nos seuls référents, nos seuls cadres, nos seuls repères. Ils ont pour nom Google, Facebook, Apple et Amazon.

 

Photo Jenny Downing, CC BY

 

Fake-checking.

 

Ils devaient nous donner la possibilité de chercher. Ils nous disent quoi ou qui trouver et nous affichent des réponses sans même nous laisser le temps de poser des questions.

Ils étaient la promesse de l’autre. De la rencontre. De l’ouverture. Sur le monde. Sur la culture. Sur d’autres mondes. Sur d’autres cultures. Ils classent aujourd’hui l’oeuvre de Courbet au rayon « pornographie », ils font de la visibilité du téton l’indépassable frontière entre une représentation nourricière autorisée et une nudité interdite. Le principal risque de ce web pudibond est qu’il rende le web moribond.

Ils étaient la promesse de lire. Jusqu’à ce que nuitamment ils viennent nous ôter certains de nos livres.

Ils étaient la promesse offerte à la voix des peuples. La promesse de révolutions relayées. La promesse de chambres d’écho planétaires. Ils sont surtout les alliés du régime.

Ils devaient nous permettre de poser le pied sur des îles où sans eux nous n’aurions jamais pu aller. Mais ils nous montrent des îles qui n’existent pas. Des îles. Des illusions. Désilllusion.

Ils étaient la promesse de tant de clés de compréhension par eux seuls aujourd’hui détenues. La promesse d’un savoir immense : livres, films, musique. A portée de nous. Comment encore aujourd’hui leur donner notre confiance en partage ? Comment imaginer déléguer à eux seuls cette tâche ?

 

Ils ne sont pas le web.

 

Le web n’est pas la pseudo-démocratie du Pagerank. Le web n’est pas le totalitarisme de pacotille de Facebook. Le web n’est pas un supermarché d’applications. Le web n’est pas un algorithme. Le web n’est pas un programme. Le web n’est pas une application.

 

1 Homme. 1 page. 1 adresse.

 

Tous ces exemples, toutes ces promesses non tenues, ne peuvent plus être considérées comme autant d’exceptions venant confirmer la promesse originelle du web. Parce que la promesse originelle du web est autre chose. C’est la promesse du « tous propriétaires » « tous co-propriétaires ». Que nous puissions tous devenir propriétaires de notre espace — d’hébergement —, que nous parlions tous le même langage — HTML — et que si nous en ressentions le besoin, nous puissions tous, toujours, nous en servir pour y porter notre voix, comme nous seuls entendons pouvoir le faire. Un Homme. Une Page. Une adresse.

Je me souviens que c’était cela, la promesse originale du web.

Aujourd’hui chaque Homme connecté dispose de plein de pages. De pleins d’adresses. Promoteurs et offices HLM en concurrence libre et parfaitement faussée peuvent à tout moment refaire de nous des SDF. Mais le web n’est pas la vraie vie. Chacun peut et pourra encore y (re)bâtir sa maison, y avoir son adresse, y faire entendre sa voix.

 

Lorsque le vent soufflera, nous nous en allerons.

 

Lorsque Google s’effondrera, lorsque Facebook tombera, lorsque Twitter se taira, nous comprendrons que la chance offerte par l’invention du web, que le cadeau de Sir Tim Berners Lee, fut de nous y associer tous comme autant de ses bâtisseurs, comme autant de ses bailleurs sociaux. Que nous sommes aujourd’hui 2 milliards et que 4 milliards d’autres nous rejoindront demain. Et ensemble alors, nous tiendrons de nouveau, la promesse du web.


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