lundi 29 novembre 2010 08:51
Lendemains de tweet difficiles à Doncaster
tags : justice , twitter , Royaume-Uni
De notre correspondante à Londres
D’une frustration d’amoureux à une condamnation ubuesque, Paul Chambers, un comptable de 27 ans, n’en revient toujours pas. Mais au royaume de l’absurde, l’humour, même noir, n’a pas bonne presse. Ce matin de janvier 2010, Paul Chambers est frustré. Il fait un temps de chien et, pour arranger le tout, l’aéroport « Robin-des-Bois » (si, si, c’est son nom) de Doncaster est bloqué par la neige. Paul est amoureux de « Crazycolours » (son pseudo sur Twitter) et a prévu de la rejoindre quelques jours plus tard à Belfast (Irlande) en prenant l’avion. Il décide donc de faire partager sa frustration à ses amis de Twitter et poste le message suivant : « Flûte ! L’aéroport de Robin Hood est fermé ! Vous avez une semaine et quelque pour résoudre votre “m…e” ou j’explose l’aéroport !! » Frustré, on vous dit. Le message à l’humour certes un peu lourd — « c’était idiot », a reconnu Chambers — est perçu comme tel par un employé de l’aéroport. Il se sent tout de même obligé d’en référer à son chef, qui lui-même, pas inquiet pour un sou, décide d’avertir la police, c’est la procédure.
Quelques jours plus tard, Chambers est à son travail lorsqu’il voit débarquer la police venue l’interpeller. Fouille de son appartement, saisie de ses téléphones et ordinateurs, transfert au commissariat, placement en cellule : la garde à vue dure sept heures. Et débouche quelques mois plus tard sur une mise en examen puis une condamnation à 350 livres d’amende (413 euros), confirmée récemment en appel, auxquelles se greffent 2 600 livres (3 000 euros) de frais de justice. Presque à court de recours, Paul Chambers, désormais assisté par Ben Emmerson, un avocat spécialisé dans les atteintes aux droits de l’homme, a décidé de porter son cas devant la High Court, la plus haute instance judiciaire britannique, pour faire annuler sa condamnation et rétablir son honneur. « Il ne s’agit pas de l’amende, il s’agit de sa condamnation et de son inscription sur son casier judiciaire », explique son autre avocat qui le suit depuis le début de l’affaire, David Allen Green. Désormais, Paul Chambers se présente ainsi sur Twitter : « Fut un temps un idiot relativement inconnu, exporte désormais mondialement l’idiotie. » Ce passionné de cinéma, qui a perdu deux emplois à cause de cette affaire, est devenu un héros ou un martyr pour les utilisateurs de Twitter et un cas d’école pour les universités de droit. « Si sa condamnation est annulée, cela pourrait créer un précédent », explique David Allen Green. Plusieurs personnalités lui ont apporté leur soutien, et le comédien Stephen Fry, grand Twitterer devant l’éternel, a même proposé de payer l’amende. Des sites ont été créés, et l’un d’eux récolte des dons pour permettre à Chambers de payer la suite de sa saga judiciaire. Un twitterer, Spartacus, est à l’origine de la reproduction massive (plus de 18 000 fois) de la blague en signe de solidarité. L’ironie est que Chambers n’a pas été condamné pour incitation ou apologie du terrorisme. Le parquet est allé chercher un obscur article de la loi sur la communication, conçue pour protéger contre les blagues au téléphone. Et à la surprise générale, la juge en charge du procès a estimé le message de Chambers non pas idiot, mais « menaçant ». Il y a quelques mois, dans une tribune dans le Guardian (il n’accorde plus d’interviews jusqu’à ce que son cas soit réglé devant la justice), Paul Chambers, qui a gardé son compte Twitter, avait confié : « Quoi qu’il arrive désormais, je demeure terrifié. Terrifié de dire ce que je pense, terrifié à l’idée que ma vie est potentiellement bousillée » par une mauvaise blague. Paru dans Libération du 26 novembre 2010
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