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mardi 17 août 2010 10:40

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Léopard des neiges à Locarno

par Philippe Azoury

tags : festival , palmarès

Le festival Suisse a récompensé dimanche "Winter Vacation" du Chinois Li Hongqi. (REUTERS)

Le 63e festival de Locarno a remis ce week-end son léopard d’or à Winter Vacation (Han Jia), le troisième film d’un cinéaste chinois de 34 ans, également poète ainsi qu’auteur de deux romans que l’on dit épiques : Li Hongqi. Sans doute un des meilleurs grand prix que le festival ait décerné depuis longtemps, et un film qui devrait permettre à ce cinéaste de connaître enfin une meilleure fortune critique et une meilleure diffusion. Hongqi a fait de ces vacances d’hiver le réceptacle de toutes les particularités du cinéma contemporain : Winter Vacation, qui croque l’ennui de quatre adolescents d’un petit village de la Chine du Nord, tient chronique avec une assurance plastique affolante sans rien lâcher pour autant d’un sens de l’humour corrosif.

C’est un des films les plus insaisissables qui soit, se refusant aux catégories et les traversant toutes, et finalement Locarno cette année ne pouvait trouver meilleur résumé : cette édition, la première sous la direction artistique d’Olivier Père (ex-Quinzaine des réalisateurs, à Cannes), ayant dessiné tous azimuts une définition très élargie du cinéma d’auteur. Où la jeunesse et la comédie ne furent pas absentes.

C’est ainsi qu’on pouvait mesurer l’héritage, déjà, de Wes Anderson dans Ivory Tower, un film canadien écrit par le musicien Gonzales et Cecile Sciamma (Naissance des pieuvres), joué par Gonzales en personne, Peaches et le DJ Tiga, réalisé par le faiseur de clips Adam Traynor en mars dernier à Toronto en une poignée de jours et avec des moyens minuscules. Mais l’envie de cinéma qui habite le film, sa bonne distance entre le burlesque et le sérieux, emporte tout : les répliques tombent justes, chaque gag résonne et devient beau à l’image. Il y a cette fraîcheur qui était devenue la grande absente des festivals de cinéma ces dernières années, l’envie de bousculer les choses mais avec une absence absolue de prétention, le plaisir de jouer pour seul moteur. Contrepoint idéal à la légèreté et la vitesse d’exécution qui était celle d’Ernst Lubitsch, dont Locarno tenait rétrospective.

Au miroir d’un film comme Angel, une splendeur années 30 pleine d’ironie avec Marlene Dietrich pour princesse et putain, on se met à chercher aujourd’hui pareil art de l’ellipse et un tel sens du sibyllin. On a fini par les trouver, mais dans un film qui datait de 1976 : I Only Want You to Love Me, une œuvre réalisée par Rainer Werner Fassbinder pour la télévision allemande et toujours inédite pour le reste du monde. Et pourtant : plus que jamais, tel un boxeur, Fassbinder sait faire passer en trois plans aigus l’intégralité de sa charge contre l’Allemagne des pères, une Allemagne qui a demandé à ses films d’être des esclaves et à qui elle a oublié d’enseigner l’amour. La femme voudrait être aimée de l’homme qui voudrait être aimé du père : escalade amère vers la confusion mentale. Laquelle confusion, tiens tiens, a beaucoup hanté les films français - les sociologues et les historiens diront en temps et en heure s’il s’agit d’autre chose que d’une coïncidence.

De Bas-Fonds, d’Isild Le Besco, on ne sait pas si on en ressort ému ou éprouvé. Certainement pas insensible, en tout cas, à cette plongée dans un appartement vide où vivent trois filles violentes. Dommage que la réalisatrice ait jugée utile de convoquer un procès aux trois-quarts du film pour donner une explication psychologique là où régnait jusqu’à lors l’évidence par la seule présence sauvage des personnages.

Même sentiment d’une vie hors du monde, mais dans une toute autre direction, dans Kataï, beau moyen métrage qui marque le retour de Claire Doyon, cinq ans après les Lionceaux, et suit pièce après pièce la dérive d’une actrice (jouée par Joana Preiss) se cognant à sa propre image. Il y a du Werner Schroeter dans ce film faussement soyeux mais coupant et dangereux comme du verre fêlé.

Il fallait, après ça, rouvrir la fenêtre et apprendre à retrouver le chemin qui mène au monde. A Mafrouza, par exemple, un des quartiers les plus économiquement pauvres et les plus humainement riches d’Alexandrie, qu’Emmanuelle Demoris a filmé durant quatre ans pour en tirer un docu-fleuve de presque dix heures projeté sur quatre après-midi. Soudain, on n’était plus à Locarno, mais assis là parmi les mendiants, les orgueilleux, les gueux, les voyous et les amants, et ce fut comme une bouffée d’air, une cigarette qui se consume et vous laisse plein de vie.

Paru dans Libération du 16 août 2010


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