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vendredi 21 mai 2010 17:29

  • cinéma

Les Big Jim frappent un grand coup

par Philippe Azoury

tags : documentaire , Festival de Cannes

DR

Boxing Gym, documentaire de Frederick Wiseman. 1 h 31.
Sortie en décembre 2010

Boxing Gym de Frédéric Wiseman passait à la Quinzaine des réalisateurs hier après-midi pour une séance extraordinaire. Pour le coup, on en viendrait à haïr cet adjectif qui prive le génie du documentaire américain d’un second passage plus tard dans la soirée. Car des films de ce niveau-là, on n’en a pas vu boxer beaucoup, ces dix derniers jours. C’est pas qu’on aime avant tout les vieux (on nous accuse souvent plutôt du contraire) mais il faut avouer, à trois jours de rentrer à Paris, que le trio d’enfer Oliviera-Godard-Wiseman a fait très mal aux jeunes troupes descendues à Cannes planter le drapeau de la succession. L’heure n’est pas encore venue.

Il va falloir se lever de bonne heure, et surtout en savoir un peu plus long sur le monde et ses gens pour se hisser au niveau de ces trois Cassius cinéastes. Le paradoxe suprême, c’est que Wiseman (80 ans depuis janvier) comme Godard fait partie de ces gens grâce auxquels on a compris un jour que le cinéma était un art jeune. C’est-à-dire un art félin, qui donne des coups. Pas un truc docile fondu dans le format. Et au bulletin de santé wisemanien, Boxing Gym est un film en forme.

Une succession de bonnes gauches soignées située dans une salle de gym d’Austin, au Texas. Pas la salle où l’on fabrique les stars, pas la salle la plus courue de la ville, non… Quand un jeune homme se présente pour s’y inscrire, il avoue avoir failli renoncer avant de trouver in extremis l’endroit. Qui vivote à l’ombre d’une route de banlieue. La salle est petite et l’éclairage bas. Il donne à l’image de Wiseman une couleur de crépuscule ; le même vert orangé dans lequel baignait Million Dollar Baby de Clint Eastwood. Dont Boxing Gym serait une version rough, un ours brut qui ne garderait que les séances d’entraînement et remplacerait tout le charabia autour de l’euthanasie par, au contraire, une sorte d’analyse franche et brute de la vie : des gens de tout bord, de tout sexe, de toute motivation, s’y rendent comme on va chez l’analyste. Ils le font pour apprendre à se défendre, pour s’armer contre la vie, pour oublier les cons qui leur broient les nerfs au boulot, pour parler une heure avec leurs corps, pour évacuer, pour oublier.

Le réalisateur de Titicut Follies ou de The Store sait très bien qu’il vient de faire entrer toute l’Amérique sur un ring de chauffe. L’Amérique ou plus exactement ce qui la soutient : cette croyance ineffable au corps historique américain, bâtissant une mythologie de l’action. Et la salle de gym de s’imposer comme la dernière métaphore d’une société capitalisée au maximum, stressée, productive où il est demandé à chacun d’être combatif. On lira de travers, donc bien, Boxing Jim, car ce ne sont pas là des Tyson qui s’entraînent mais des Jim, des Américains (poids) moyens, du jeune des gangs à la mère de famille. La boxe comme métaphore de l’Amérique, quels que soient alors ses projets politiques (battre l’axe du mal, si elle vote Bush, reconquérir son image volontaire et positive si elle penche Obama). Instant. La caméra de Wiseman, féline, à l’affût, attentive, donne à lire quelque chose qui est si cinématographique (pas d’intervention superflue, pas de voix off pour expliquer ce qui passe dans la lumière propre au plan) que son film finit par faire penser à de la grande photographie : la vitesse américaine d’un Garry Winnogrand, ou l’appétit de l’instant d’un Cartier Bresson. Ce que Wiseman saisit, c’est le pur présent. Des choses qui n’auront jamais lieu qu’une fois. Le secret de sa jeunesse.

Paru dans Libération du 21 mai 2010


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