jeudi 10 juin 2010 17:05
Les Colts des fans
tag : cinéma d’auteur
Killer Bob, l’oeil du mal - DR
Dans l’indifférence quasi générale au delà des frontières landaises, un film français totalement atypique est sorti en salles la semaine dernière. Pour tout dire, on a bien failli passer à côté, son affiche old school (mais classe), son genre (le western) et son titre suranné (Les Colts de l’or Noir) nous ayant, à tort, fait penser à une ressortie d’un vieux classique. Or, si le futur statut de « classique » du film ne fait quasi aucun doute (mais pas vraiment pour les mêmes raisons qu’un film de John Ford), le film est tout sauf vieux. C’est un article de Sud Ouest qui nous met sur la piste de cet OVNI réalisé par Pierre Romanello. On découvre alors que le film, sorti dans un circuit limité (4 écrans, dont un à Paris) a été tourné dans les Landes pour un budget de 8000 euros avec des comédiens non professionnels. Oui, on avait dit atypique. La vision de la bande annonce nous confirme qu’on tient là quelque chose : Dimanche dernier, le sacrifice de grasse mat s’impose pour une virée matinale sur les Champs Elysées, direction le cinéma Publicis, où le film est projeté en présence du distributeur-producteur et de deux comédiens, dont Frédéric Ferrer, qui débutera l’échange avec les spectateurs par un cri du coeur : « Je ne sais vraiment pas ce que je fais ici, c’est incroyable ». Il s’avèrera par la suite être à l’origine de ce projet fou. Coupons court tout de suite au faux suspense : le film n’est pas bon. Vraiment pas. Si la passion et la sincérité de ses auteurs sont palpables, tout dans ces Colts tient de l’accident, non pas industriel comme pour certains blockbusters foireux, mais bien artisanal : décors cheap, scénario et dialogue vus mille fois, acteurs en roue libre... Sur ce dernier cas, Frédéric Ferrer est allé de sa petite anecdote concernant la tabagie intensive de son personnage : « pour un comédien qui n’a pas l’habitude de jouer, le cigare, ça vous donne de la contenance. Et puis quand vous aspirez un coup, ça vous donne le temps de réfléchir à votre réplique ». L’attraction principale du film demeure néanmoins le personnage de Killer Bob, incarné par un Romain Bertrand totalement hallucinant, yeux écarquillés et rire de hyène en permanence, de quoi faire passer le Nicolas Cage de Bad Lieutenant pour un mime Marceau sous Prozac. Se pose alors la question évidente : comment un tel film, d’une facture visuelle inférieure à celle d’un épisode de Louis la Brocante, a-t-il pu sortir en salle ? Il faut remonter à le genèse du projet. Pierre Romanello, joint par téléphone, nous explique comment Frédéric Ferrer, passionné de western, de promenades à cheval en solo et accessoirement maçon, l’a entraîné dans cette aventure. « Il connaissait mon père, qui fréquentait le même stand de tir que lui, et participait également à des reconstitutions de western. En 2007, il lui a fait part de son désir de tourner un western, et mon père l’a mis en contact avec moi ». Devant la passion du bonhomme, Romanello, qui a plusieurs petits films en vidéo à son actif, accepte de réfléchir à une idée de court, voire de moyen métrage. Ferrer ne l’entend pas de cette oreille, et insiste pour faire un long. Le jeune réalisateur, dubitatif, se laisse convaincre, le wannabe-cowboy fan d’Eastwood déclarant connaître d’éventuels lieux de tournages adaptés (saloon, prison) et de potentiels fournisseurs d’accessoires (du canasson à la carabine de collection). L’écriture du projet débute en août 2007. La préparation du film, qui mobilise un bon nombre d’amis, tous bénévoles, dure près d’un et le tournage des scènes principales a lieu à la fin de l’été 2008 pendant quinze jours. Entre temps, la recherche d’un maigre financement amène Pierre Romanello à demander quelques euros de subventions à divers institutions, notamment une bourse jeune du Conseil Général des Landes.
Tout ceci ne nous dit évidemment pas comment le film, clairement fait dans un esprit « amateur » avec pour ambition initiale d’être montré entre potes du côté de Mont-de-Marsan a pu bénéficier d’une sortie professionnelle. Il faut alors préciser que le père du réalisateur, déjà mentionné plus tôt, est également exploitant d’un cinéma de la région. Et qu’il entretient depuis des années de bonnes relations de travail avec un distributeur et producteur parisien, Franck Llopis (Les Films à fleur de peau). C’est à lui que Romanello transmet donc tout naturellement une copie de travail du film, en CD, par la Poste. La réponse tombe : banco. « Et là, on a voulu se surpasser, on a été plus critique », explique très sérieusement le réalisateur, « car ça allait être montré à un public extérieur, alors on a fait ce qu’on a pu, avec ce qu’on avait, autrement dit pas grand chose ». Et d’enchaîner avec les nombreuses difficultés rencontrées en post-production, comme celles liées à l’absence d’un ingé son sur le film, ceci expliquant l’aspect totalement absurde de certaines scènes en matière de post-synchro. « Je suis dégoûté, on a enregistré ça dans mon bureau, on avait la tête dans le guidon... j’espère que je pourrai refaire quelques trucs pour une sortie DVD » .
Le montage final du film, tourné en HDv avec une caméra semi-pro, s’achève tant bien que mal, grâce au soutien d’une équipe motivée, au système D et à Internet qui, après avoir permis de trouver des comédiens, a également mis en contact l’équipe avec le compositeur de la musique originale (Damien Deshayes). Reste à gérer l’accueil du film, évidemment chaleureux sur place (au cinéma paternel, le film de Romanello a battu le dernier Depardieu sorti la semaine dernière !), mais parfois impitoyable sur la toile. « J’étais un peu vexé au début », avoue le réalisateur, « mais on a parlé avec certains internautes, en leur expliquant les conditions de tournage, etc. ». Le réalisateur admet toutefois que « même si le film est catalogué comme nanar, c’est déjà quelque chose, parce que les nanars, au moins, on s’en souvient ». C’est peu de dire qu’on souscrit totalement à cette analyse, le film, malgré tout attachant, nous semblant l’équivalent western des années 2010 de ce que fut au film d’horreur 80’s le culte Devil Story – Il était une fois le diable. Ce nanar gore et normand commis en 1987 par Bernard Lenois est depuis plusieurs mois exhumé des limbes de l’oubli par de fins connaisseurs (Nanarland, Absurde Séance) qui sauront réserver aux Colts de l’or noir la belle place qu’il mérite. En attendant, Pierre Romanello, qui fêtera ses 30 ans en fin d’année, a confié travailler sur un nouveau long-métrage : « ce ne sera ni un film d’époque, ni un western ».
Le réalisateur et Frédéric Ferrer - DR
Dramatic Horse Face - DR
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