Ecrans, un site de Libération.fr

Dixit

Je rejette le terme “piratage”. Ce sont des gens qui écoutent de la musique et la partagent avec d’autres personnes.

Steve Albini, pilier du rock indépendant américain depuis 1982

  • Home
  • Internet
  • Télévision
  • Cinéma
  • Dvd
  • Jeux
  • Téléphone
  • Forums
  • Rss

jeudi 17 juin 2010 11:22

  • cinéma

Les accords déviants

par Didier Péron

tag : Festival de Cannes

DR

Année bissextile de Michael Rowe
avec Monica Del Carmen, Gustavo Sánchez Parra… 1 h 32.

» sur le même sujet

«Je me suis mis en danger, et le film vient de là»

Rencontre avec l’Australien Michael Rowe, dramaturge et réalisateur d’une «Année bissextile».

Amateur de paysages mexicains et de mégapoles exotiques, passe ton chemin ! Dans Année bissextile, il faut se résoudre à ne jamais quitter l’appartement sans grand charme de Laura (Monica Del Carmen, fascinante d’opacité), une jeune Indienne tapant frénétiquement sur son ordinateur portable entre deux coups de fil sibyllins à des patrons d’entreprises plus ou moins corrompus en vue de l’édition d’une feuille de chou à la gloire du libéralisme créatif. Que veut cette fille, pourquoi ne nous permet-elle pas de la suivre faire un tour dehors, prendre l’air, voir du peuple ? Elle veut une gifle ? Ou alors c’est le metteur en scène qui est agoraphobe et ne peut plus décoincer de ce cadre unique, sursautant de terreur à chaque fois que l’objectif s’approche de la fenêtre pour y regarder à deux mètres plus loin l’appartement d’en face ou la cour en contrebas. Il veut qu’on le pousse du sixième étage pour qu’il comprenne où il a mal ?

Année bissextile joue avec nos nerfs, notre attention est comme captivée par l’alternance de vacuité totale dans laquelle le personnage principal s’enfonce inexorablement, et par les accès de rage coïtale assez rapidement pimentés à coups de ceinturon, de couteau dans la bouche… Laura sort et pas nous. Laura jouit et nous sommes tenus à distance. Ce que le film offre en partage, met en commun, c’est une souffrance inarticulée. Le décor unique est une cellule de contention, et l’argument minimaliste — la relation SM entre Laura et un amant de passage, Arturo — une expérience d’extase par paliers, un coup douleur, un coup plaisir, en vue du nirvana d’indifférence qui conduit soit à la sagesse soit six pieds sous terre.

Michael Rowe décrit avec subtilité le jeu complexe des transferts d’autorité qui organise les relations érotiques de Laura et Arturo. D’évidence macho, lui la soumet de toute sa supériorité de petit taureau moustachu, mais on comprend aussi peu à peu qu’il est le serviteur obéissant de son désir à elle d’avancer au-delà d’elle-même : domination passive et masochisme actif. Deleuze disait très bien que le SM n’était pas organisé autour des valeurs fluctuantes des sensations physiques, mais déterminé par un concept froid : l’obsession du contrat. C’est-à-dire que, entre Arturo et Laura, ce n’est pas tant l’échauffement des sens qui compte que la mise en application d’un pacte tacite qui anticipe (en la dépassant) la nature fondamentalement abusive de toute relation. De manière parfaitement sadienne, l’emprise maximum sur l’autre ne passe d’ailleurs pas par le geste, mais par le verbe, quand Laura raconte à Arturo comment il pourrait lui ouvrir le ventre et jouir dans la plaie sanguinolente tandis qu’elle se pâmerait dans la victoire d’une mort amoureuse.

Mais il semble aussi que le cinéaste se dérobe in extremis face aux exigences de ce qu’il a voulu montrer. La fin du film rabat le projet sur un trauma d’enfance qui oriente le spectateur sur une simple lecture psychologique du parcours de Laura, qui se retrouve curieusement enfermée dans son identité de victime. Quelque chose de l’exigence solide du contrat nous liant au metteur en scène est subitement rompu, de même que Laura est trahie par Arturo au terme d’une ultime négociation. On ne se l’explique pas mais, après tout, cette frustration participe aussi de la persistante impression que laisse ce beau film immobile.

Paru dans Libération du 16 juin 2010

Bande-annonce :


Il y a 0 réaction à cet article.

Lire les réactions.
Réagir à cet article.

Partager cet article

Partager Tweet


Twitter Ecrans Facebook Ecrans

Sur les mêmes thèmes:

Festival de Cannes - Cannes à la croisette des chemins

article précédent
Blitzkrieg de pellicules
article suivant
Facebook, ultime chronophage


 

Loading

Outils

  • imprimer
  • écrire à Didier Péron
  • réactions (0)
  • Tweet
  • Partager

Actualit

  • Lekiosque.fr se presse à l’étranger
  • Pierre Lescure, des intérêts en question
  • Angry Birds prend son envol social
  • Pas de « Silence on joue » cette semaine
  • [Vidéo] Ecrans.fr, le podcast citoyen

Lib.fr

  • Google confronté au viol de droits d'auteur
  • Le Québec négocie pour sortir du conflit
  • A la une de «Libé» : Plans sociaux, ce que peut faire la gauche
  • Cynisme
  • Fin du vote en Égypte
publicité

Inutile donc inutile

img75
Un coup de Moog

Jouer du Daft Punk avec le doodle Moog de Google ? Yes he can.


Chronophage

Wake up the Box 4

On ne se contente plus d’assembler les pièces de bois à notre disposition pour construire une machine à réveiller la boîte. Il faut désormais les dessiner soi-même.


Ecouter / Voir

img75
Un clip dans ses petits papiers

« Østersøen » fera moins consensus sur son style musical que ses charmants décors en papier et carton.


Hum, bizarre...

img75
Dans le secret des lieux

L’un des gouvernements les plus zélés sur Google Earth est celui des Pays-Bas, qui a recouvert d’esthétiques polygones des centaines de sites stratégiques (palais royaux, dépôts de fuel, bases militaires...)


Vidéo box

img75
Meilleurs souvenirs du net

Marco Cadioli se livre à des dérives existentielles autour du globe avec Google Earth.


Vendredi, à poils !

img75
« Ce glandeur de phoque du Groenland n’a pas de boulot »




accueil | internet | télévision | cinéma | DVD | jeux | téléphone
contacts | licence | mentions légales | données personnelles | charte d’édition
engine SPIP | powered by carburant
© Libération- un site de Libération Network - 2006 - 2008