jeudi 17 juin 2010 11:22
Les accords déviants
par Didier Péron
tag : Festival de Cannes
DR
Année bissextile de Michael Rowe
avec Monica Del Carmen, Gustavo Sánchez Parra… 1 h 32.
Amateur de paysages mexicains et de mégapoles exotiques, passe ton chemin ! Dans Année bissextile, il faut se résoudre à ne jamais quitter l’appartement sans grand charme de Laura (Monica Del Carmen, fascinante d’opacité), une jeune Indienne tapant frénétiquement sur son ordinateur portable entre deux coups de fil sibyllins à des patrons d’entreprises plus ou moins corrompus en vue de l’édition d’une feuille de chou à la gloire du libéralisme créatif. Que veut cette fille, pourquoi ne nous permet-elle pas de la suivre faire un tour dehors, prendre l’air, voir du peuple ? Elle veut une gifle ? Ou alors c’est le metteur en scène qui est agoraphobe et ne peut plus décoincer de ce cadre unique, sursautant de terreur à chaque fois que l’objectif s’approche de la fenêtre pour y regarder à deux mètres plus loin l’appartement d’en face ou la cour en contrebas. Il veut qu’on le pousse du sixième étage pour qu’il comprenne où il a mal ? Année bissextile joue avec nos nerfs, notre attention est comme captivée par l’alternance de vacuité totale dans laquelle le personnage principal s’enfonce inexorablement, et par les accès de rage coïtale assez rapidement pimentés à coups de ceinturon, de couteau dans la bouche… Laura sort et pas nous. Laura jouit et nous sommes tenus à distance. Ce que le film offre en partage, met en commun, c’est une souffrance inarticulée. Le décor unique est une cellule de contention, et l’argument minimaliste — la relation SM entre Laura et un amant de passage, Arturo — une expérience d’extase par paliers, un coup douleur, un coup plaisir, en vue du nirvana d’indifférence qui conduit soit à la sagesse soit six pieds sous terre. Michael Rowe décrit avec subtilité le jeu complexe des transferts d’autorité qui organise les relations érotiques de Laura et Arturo. D’évidence macho, lui la soumet de toute sa supériorité de petit taureau moustachu, mais on comprend aussi peu à peu qu’il est le serviteur obéissant de son désir à elle d’avancer au-delà d’elle-même : domination passive et masochisme actif. Deleuze disait très bien que le SM n’était pas organisé autour des valeurs fluctuantes des sensations physiques, mais déterminé par un concept froid : l’obsession du contrat. C’est-à-dire que, entre Arturo et Laura, ce n’est pas tant l’échauffement des sens qui compte que la mise en application d’un pacte tacite qui anticipe (en la dépassant) la nature fondamentalement abusive de toute relation. De manière parfaitement sadienne, l’emprise maximum sur l’autre ne passe d’ailleurs pas par le geste, mais par le verbe, quand Laura raconte à Arturo comment il pourrait lui ouvrir le ventre et jouir dans la plaie sanguinolente tandis qu’elle se pâmerait dans la victoire d’une mort amoureuse. Mais il semble aussi que le cinéaste se dérobe in extremis face aux exigences de ce qu’il a voulu montrer. La fin du film rabat le projet sur un trauma d’enfance qui oriente le spectateur sur une simple lecture psychologique du parcours de Laura, qui se retrouve curieusement enfermée dans son identité de victime. Quelque chose de l’exigence solide du contrat nous liant au metteur en scène est subitement rompu, de même que Laura est trahie par Arturo au terme d’une ultime négociation. On ne se l’explique pas mais, après tout, cette frustration participe aussi de la persistante impression que laisse ce beau film immobile. Paru dans Libération du 16 juin 2010 Bande-annonce :
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