vendredi 19 mars 2010 12:00
Les conséquences d’une panne de moteur
par Camille Gévaudan, Philippe Grangereau
tags : économie , Google , censure , Chine
Photo Reuters
Internet sans Google ? Difficile à imaginer mais c’est pourtant ce qui pourrait arriver aux 400 millions d’internautes chinois. La vie sans Google, mode d’emploi. Si google.cn claque la porte avec fracas, en débranchant préalablement les filtres de l’autocensure qu’il s’est imposés jusqu’ici, les choses risquent de se passer mal. Les responsables de Google Chine et leurs 700 employés chinois pourraient être poursuivis pour avoir « enfreint la loi ». Et la police chinoise d’Internet pourrait rendre le site global de Google (google.com) entièrement ou partiellement inaccessible aux internautes locaux. On l’a déjà soupçonnée, par le passé, d’entraver l’accès au blog de Google et à Gmail pour favoriser ses concurrents chinois. Mais il est possible que la firme américaine choisisse une sortie « amicale », qui lui épargnerait de devenir totalement paria, en fermant google.cn sans histoires. Le moteur de recherche global google.com, hébergé aux États-Unis, pourrait alors rester accessible depuis la Chine sans aucun filtre de censure, comme c’est le cas aujourd’hui (si les résultats de la requête sont libres, les pages trouvées suite à une recherche avec des mots-clés interdits resteront toutefois directement bloquées par la police chinoise). Il reste la barrière de l’alphabet : google.com fonctionne avec des caractères latins. Mais il suffirait de le rendre compatible avec les idéogrammes simplifiés pour que les internautes chinois puissent l’utiliser. Reste à savoir si les habitués de la marque suivront le changement d’extension du nom de domaine, de google.cn à google.com. « Google peut continuer à exister en Chine depuis les États-Unis, explique un analyste basé à Pékin. Mais en Chine, Google sera perçu comme ayant perdu la face, et ce n’est pas une bonne chose. » Les autorités chinoises, en tout cas, dédramatisent un départ de Google : « Ce n’est qu’une entreprise parmi d’autres. Cela ne changera pas le fait que la plupart des compagnies étrangères, y compris américaines, font des bonnes affaires en Chine et encaissent de gros bénéfices. » Le moteur de recherche représente l’activité pionnière de Google et génère la majorité de ses recettes chinoises (estimées entre 200 et 600 millions de dollars) grâce aux publicités — les « liens sponsorisés » qui s’affichent dans les résultats de recherche. La firme perdrait donc beaucoup d’argent dans l’activité de recherche, mais gère de nombreux autres services en ligne qui devraient rester accessibles depuis la Chine : la gestion d’albums photo (Picasa), de logiciels bureautiques (Google Docs) ou d’agenda électronique ne sont pas concernés par les règles de censure gouvernementale. La messagerie électronique Gmail devrait rester en place, soigneusement chiffrée et protégée par Google pour éviter que se reproduise l’opération d’espionnage des courriels dont ont été victimes, l’an dernier, certains militants des droits de l’homme. Il n’est pas non plus question de laisser tomber Google Maps, qui devrait bientôt être intégré dans une application de navigation routière pour téléphones portables, financée par des annonces publicitaires géolocalisées qui pourraient permettre à Google d’écraser ses concurrents du GPS. Le marché de la téléphonie mobile est d’ailleurs encore à conquérir pour Google, et pourrait l’aider à compenser l’impact financier de la fermeture du moteur de recherche. Le Nexus One, smartphone made in Google, est pour l’instant disponible uniquement aux États-Unis mais il devrait traverser les frontières au cours de l’année. La Chine représente un juteux marché, avec ses 280 millions d’abonnés mobiles et une prévision de hausse des ventes de portables à hauteur de 21% en 2010. Une disparition de google.cn affecterait les 40% d’internautes chinois qui ont l’habitude d’utiliser le moteur de recherche américain. Les autres effectuent leurs requêtes sur Baidu, un concurrent chinois très populaire qui prend aussi en charge la recherche d’actualités, d’images, de vidéos, de musique, de forums de discussion… et une encyclopédie collaborative façon Wikipédia, Baidu Baike, censurée mais très développée (plus de 2 millions d’articles). Les internautes préférant accorder leur confiance aux moteurs de recherche occidentaux pourront essayer la version internationale de Google, google.com, si elle reste accessible. Ils peuvent aussi tenter de contourner la « grande muraille pare-feu » (great firewall) de Chine grâce à des « réseaux personnels privés » (VPN). Ces services permettent de rendre la navigation anonyme en masquant l’adresse IP de l’internaute, et de chiffrer les échanges avec les serveurs Internet pour échapper à la surveillance des activités en ligne. Ce type de contournement, un peu technique, n’est toutefois pas utilisé à très grande échelle en Chine. Paru dans Libération du 18 mars 2010 Sur le même sujet :Que va faire Pékin ?
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