vendredi 14 janvier 2011 10:44
Les créateurs ibères à l’ire libre
par François Musseau
tags : politique , piratage , Espagne
De notre correspondant à Madrid
Les créateurs espagnols sont sur le pied de guerre contre « les talibans d’Internet ». Depuis les protestations lors de la guerre en Irak, en 2003, jamais le monde de la culture n’avait été aussi soudé dans une rébellion : comment éviter le téléchargement illégal, surtout concernant la musique et le cinéma ? Le 22 décembre, lors d’un vote en commission parlementaire, leur espoir d’y mettre fin s’était transformé en une gifle : la loi Sinde était refusée par une courte majorité de députés. Le texte d’Angeles Gonzalez-Sinde, ministre de la Culture, prévoyait l’interdiction de télécharger des « contenus culturels » sur Internet, ainsi que la mise en place d’une « commission de la propriété intellectuelle » ayant, après le feu vert d’un juge, le pouvoir de bloquer tout site internet dépourvu d’autorisation. Une déconvenue d’autant plus forte que ce texte est le fruit de pressions du gotha artistique, exercées depuis de longs mois sur le gouvernement Zapatero, leur supposé allié. Depuis ce revers législatif, les associations d’internautes et les milieux artistiques sont à couteaux tirés. Car l’affaire n’est pas bouclée. Ce samedi, le texte de la loi Sinde passe par le crible du sénat ; il sera ensuite soumis à des amendements, avant d’être définitivement voté à la Chambre des députés en février. Pour donner une chance à leur cause, les créateurs, écrivains, cinéastes, musiciens, producteurs ou acteurs, donnent de la voix. « C’est une agression directe contre l’État de droit », accuse Agustin Almodóvar, le frère et producteur du célèbre cinéaste de la Movida. « Les députés sont des lâches, s’irrite le chanteur star Alejandro Sanz. On est en train de protéger le droit des pirates à poursuivre leur proxénétisme musical. » Quant à l’acteur fétiche Javier Bardem, il s’est fendu dans El País d’un billet tout aussi véhément contre les téléchargements illégaux : « Cessons les bêtises : c’est du vol, c’est l’orgie du crime. Au lieu de protéger celui qui a été volé, la loi embrasse le voleur. » En face, les internautes se frottent les mains : « Que ces privilégiés de la culture ouvrent les yeux et constatent que la société a changé. Internet est une immense plateforme devant être accessible à tous », rétorque Julio Alonso, fondateur de Weblogs SL. L’ire des créateurs est d’autant plus vive que la loi Sinde n’a rien de drastique. Elle ne prévoit pas d’actions en justice contre les prestataires ni les utilisateurs. Par contre, elle préconise des actions rapides en cas d’infractions sur la Toile : l’essentiel des « attaques contre les droits des auteurs » se produiraient les jours qui suivent la sortie d’un livre, d’un film ou d’un disque, d’où la nécessité de pouvoir bloquer une page web de façon immédiate, a précisé Angeles Gonzalez-Sinde. « Dans aucun autre pays que l’Espagne, l’auteur et son œuvre sont aussi peu protégés », enrage le cinéaste Gutiérrez Aragón. On suppose que la mobilisation des créateurs se poursuivra jusqu’à l’adoption de la loi Sinde. Un scénario probable, puisque les conservateurs du Parti populaire ont apporté cette fois-ci leur soutien de principe. Beaucoup, toutefois, comme le philosophe Fernando Savater, ne cachent pas leur frustration de façon anticipée : « Ce texte est trop mou. À mon sens, la loi française est bien plus efficace, car elle agit contre les utilisateurs. Or, ceux-ci, au nom de la liberté, s’attaquent justement à la liberté de création. » Paru dans Libération du 13 janvier 2010
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