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Le téléphone fait du cinéma

samedi 3 juin 2006

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« Les défauts du portable génèrent la qualité »

Jean-Charles Fitoussi, réalisateur du premier long métrage entièrement filmé au mobile.

par Frédérique Roussel

tag : cinéma d’auteur

Auteur d’un premier majestueux Les jours où je n’existe pas, Jean-Charles Fitoussi, 36 ans, a tourné un long métrage, Nocturnes pour le roi de Rome (1 h 15), entièrement avec un téléphone portable. Le film a été présenté à la Semaine internationale de la critique à Cannes et a été projeté à la Cinémathèque à Paris.

Pourquoi un long métrage avec un portable ?
Le Pocket Films Festival m’a prêté un téléphone pour cent jours. Je me suis demandé ce que donnerait un projet de film avec une image floue, imprécise. J’ai éprouvé l’outil comme on remplit un carnet de croquis. Je m’en suis servi pour filmer des petites choses que je voyais. C’est plus facile qu’avec une caméra de poche ; au pire, les gens pensaient que je prenais une photo. Il n’y a pas de regard caméra.

Et, à un moment, je suis arrivé à faire un plan de vingt-six minutes. J’étais en résidence à la villa Médicis, et j’ai filmé une réception avec plus de deux cents convives. Il y avait la possibilité d’une longue durée. J’ai commencé à réfléchir à une histoire et inventé une fiction. Des éléments ont été pris sur le vif, mais réinterprétés. J’ai imaginé que cette réception était un banquet offert par le roi de Rome pour un compositeur mourant. J’ai continué à filmer sans avoir d’idée en tête. J’aime improviser. Plus le film se construisait, plus je pouvais mettre en scène.

La qualité ?
L’image manque de définition. On ne peut pas reconnaître les gens. C’est comme regarder des tableaux de Seurat de près, on voit les taches de peinture. Une de mes grosses interventions a consisté à retravailler les couleurs qui avaient tendance à tirer vers le verdâtre et manquaient d’intensité. Quant au son, j’ai ajouté une voix off, celle du vieux compositeur, et de la musique classique. Rien d’extraordinaire, beaucoup de cinéastes, comme Tati ou Bresson, refont le son en postproduction.

Au final, la somme de tous les défauts du portable finit par générer la qualité, une esthétique particulière. J’ai fait des tests pour voir ce que le film donnait en projection. J’ai vu qu’il tenait.

L’avantage ?
Le réalisateur évite les recherches de financement. On se retrouve à faire un film comme un écrivain fait un livre, un musicien compose sur son piano, on monte chez soi, avec un ordinateur. On fait sa propre composition. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est que, désormais, le scénario dicte le financement. Pendant les trente premières années du cinéma, le tournage était le moment de la création et non pas celui de l’écriture. Aujourd’hui, le support écrit prédomine. Les films deviennent des scénarios illustrés.

Par rapport au 35 mm ?
Le 35 mm touche une perfection qu’on ne retrouvera pas. Avec le 35 mm, on est dans un rapport de transparence absolue par rapport à la réalité, on arrive à reproduire la qualité des étoffes, le grain d’une peau... La matière existe. En vidéo, la matière a tendance à être gommée. Avec le téléphone, on a une disparition totale de la perception de la matière. Je m’en suis servi pour imaginer ce compositeur qui vit les derniers moments de sa vie et qui ne voit plus très bien. Il oscille entre la réalité et ses souvenirs, ce qui justifie l’imprécision des images.

Du cinéma expérimental ?
Je n’aime pas les ghettos, et bien souvent le cinéma expérimental s’y enferme. J’aime que ce soit le cinéma commercial, généreux vis-à-vis du public, qui intègre des expériences esthétiques. Prenez Buñuel par exemple, il est capable, avec le Charme discret de la bourgeoisie, de plaire à un très large public, de gagner un oscar et d’inventer une écriture cinématographique. C’est le cas aussi de Fellini, d’Ozu, de Tati – en fait, de tous les grands. D’un certain côté, ce Nocturnes se rattache au cinéma expérimental, mais j’essaie de faire en sorte qu’il reste accessible, et ma plus grande joie a été de voir que certains spectateurs qui n’avaient vu que les Choristes depuis trois ans ont pu être touchés par ce film, jusqu’à vouloir le revoir et y amener leurs enfants.



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Artisan cinéphile

  • « Les défauts du portable génèrent la qualité »

    15 décembre 2006 12:04, par domi
    Génial ! Comme quoi ce n’est pas parceque nous ne sommes ni riches ni connus ni américains que nous sommes dénués d’inventivité de créativité, et de sensibilité. Bravo, et que les banquiers le comprennent, en France ça ne nous ferait que du bien, même à ceux qui ne s’appellent pas Besson.

 

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