vendredi 16 mars 2012 10:26
Les éditeurs français complices du piratage ?
par Pierre Lemaitre
tags : livre , piratage , livre numérique
Photo David Jones, CC BY
Les éditeurs français, dans leur majorité, ont décidé de boycotter le livre numérique. C’est du moins ce qu’affirme Calmann-Lévy, éditeur du groupe Hachette. Résumons et simplifions : un livre qui vaut 7 euros lorsqu’il passe au format de poche continue d’en valoir 15 ou 16 en version numérique. Persister à vendre un livre deux fois plus cher au format numérique qu’au format de poche, c’est du boycottage pur et simple. Calmann-Lévy me confirme d’ailleurs cette décision : « Bon nombre d’éditeurs hésitent à prendre des mesures qui risqueraient de fragiliser un marché du livre déjà chahuté par la crise. » En attendant, aucune vente au format numérique, pour les auteurs, — qui, cela va sans dire, ne sont pas consultés — c’est 0% de droits. Le même résultat que le piratage. La raison de cette politique ? « Le papier représente 99% des ventes contre 1% pour le numérique. » Ça ne pèse rien. On connaît l’argument contre les évolutions technologiques, c’est le plus ancien. À ceci près qu’il est plus bête encore qu’hier car les mutations s’effectuent aujourd’hui à une vitesse sans commune mesure avec celles des siècles précédents et que la montée en puissance des liseuses et des tablettes numériques (pratiques, écologiques et de plus en plus performantes) est une réalité assez prévisible. Cette mesure punitive des éditeurs vis-à-vis du numérique est contre-productive. Elle a pour conséquence évidente que les lecteurs, même les mieux intentionnés, se tournent vers les sites de téléchargement illégal. C’est assez spectaculaire. Prenez Team Alexandriz, un parmi d’autres. Il se proclame « numéro 1 sur les ebooks FR ». Depuis plusieurs années, sous les yeux des éditeurs et dans l’impunité la plus totale, il propose au téléchargement gratuit des centaines d’ouvrages piratés qui, du dernier Goncourt à Delphine de Vigan, proviennent des catalogues de XO, J’ai lu, Michel Lafon, Pocket, 10/18, Albin-Michel, Denoël, le Livre de Poche, Robert Laffont, Plon, Rivages, les Presses de la Cité, Calmann-Lévy, Buchet-Chastel, Belfond, etc. Il estampille ses versions piratées : « Lu et approuvé par Team Alexandriz ». On peut même lui adresser des dons, via Paypal, pour l’aider à en mettre en ligne un plus grand nombre. Son objectif est de publier sur Internet la version piratée des livres en même temps que leur sortie en librairie, c’est pour bientôt. Depuis le temps qu’il fonctionne, les auteurs attendaient les réactions des éditeurs. Totalement inopérantes. Le site est florissant. Tous les jours de nouveaux livres. Et très réactif : à la disparition de Megaupload, il s’est téléporté sur Mediafire ou Rapidshare. Pour le combattre, peut-être Attributor, le partenaire d’Hachette pour traquer le piratage, fera-t-il mieux que les autres, nous verrons. Mais traquer le piratage tout en maintenant le numérique deux fois plus cher que le papier, est-ce une politique tenable ? L’arrivée du livre numérique pose un problème complexe à l’économie du livre. Il ne va pas remplacer le livre papier, comme la télévision n’a pas remplacé le cinéma mais le modèle économique de la production cinématographique a bien été contraint de s’adapter à l’influence de la télévision. Alors que certains éditeurs cherchent des solutions, s’entendre dire de la part des autres, parfois des plus importants, que cette politique de boycottage est consciente et concertée, donne un peu l’impression qu’en pleine révolution numérique, ils préfèrent camper sur un modèle d’Ancien Régime. On sait comment ça finit. Tribune parue dans le « Libé des écrivains », le 15 mars 2012.
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