jeudi 13 mai 2010 12:53
« Les films ravissants peuvent me plonger dans l’angoisse »
tags : interview , Festival de Cannes
Tim Burton hier, avant la Cérémonie d’ouverture - Photo REUTERS / Yves Herman
Il a joué avec des singes, des légendes, des squelettes, de beaux monstres, d’affolantes sorcières. Le président du jury cannois est un drôle d’oiseau. Depuis plus de vingt-cinq ans, il incarne, pour les romantico-gothiques du monde entier (ça fait beaucoup) ce grand frère qui finit hélas par vieillir à force d’avoir été si jeune, lunaire, et comme les jeunes gens longtemps jeunes, il fait presque plus vieux, en vrai, que ses 51 ans.
Les cheveux en frisottis mous, la barbe rase et éparse, ses fameuses lunettes fumées, un costume noir, Tim Burton déploie une amabilité non feinte, rare, vraiment rare à ce niveau de célébrité, où l’oxygène semble disparaître avec les bonnes manières. Dix-sept minutes et cinquante-deux secondes, au pas de charge. Quel est pour vous le meilleur conte de fées jamais écrit ? La Belle et la Bête, matrice indispensable. Tous les films de genre, de monstres, s’en inspirent. La définition d’une bonne actrice, d’un bon acteur ? Il ne s’agit pas de séduction, ni de soumission au réalisateur, ni même de la façon dont on parle, marche. Ce n’est qu’une question de regard, d’intensité mystérieuse dans les yeux. La première image ? Je me souviendrai toujours de cette longue scène dans Jason et les Argonautes : une armée de squelettes part à la bataille… Je devais avoir 5 ans [le film de Don Chaffey est sorti en 1963, ndlr]. C’est un moment fondateur, qui sait ? [Tim Burton, qui a ôté ses mocassins noirs, remue les orteils dans ses chaussettes rayées noir et blanc, qu’il avait déjà, le coquin, le fétichiste, lorsqu’interrogé par Libération pour Edward aux mains d’argent. Les portes-fenêtres de sa suite « David Lynch », au quatrième étage du Carlton, sont grandes ouvertes, qui laissent monter le brouhaha moite de la Croisette. Il propose de fermer les portes, se lève, se rassied alors que le room-service arrive ; quelques fraises et autres douceurs sur un plateau d’argent glissent dans la pièce.] Le film qui a traumatisé votre enfance ? Aucun. Ce que la plupart des gens jugent horrible a tendance à m’inspirer, à m’amuser. A l’inverse, les films ravissants comme la Mélodie du bonheur [réalisé par Robert Wise en 1965], peuvent me plonger dans une grande angoisse. Le film qui vous a donné quelques cauchemars, à défaut de traumatisme ? Les Dix Commandements avec Charlton Heston [de Cecil B. DeMille, en 1956]. Ça peut paraître bizarre, mais je le perçois comme un objet effrayant, avec des personnages effrayants. Le film que vos parents vous ont empêché de regarder ? Gorge profonde bien sûr [de Gerard Damiano, 1972]. J’ai fini par le voir quelques années plus tard, et je pense qu’ils avaient raison [rires]. La scène fétiche d’un film fétiche ? Hum… Il faut que j’arrive à me remémorer les films que je ne cesse de revoir… Derek ! Aide-moi ! (Légèrement enveloppé de rondeurs et de poils de barbe, Derek est le producteur-assistant de Burton. Il apporte cinq mini-malettes à DVD et Tim le rejoint près du bureau, ils commencent à regarder, hésiter… On remarque Battle Royale, Public Enemies, plusieurs Mario Bava. La délicieuse attachée de presse s’impatiente. Retour au canapé, Tim réfléchira ensuite, promis !) Ce qui vous fait rire ? Les choses qui sont destinées à être sérieuses ; les endroits où il faut bien se tenir. Je ris pendant les mariages, les enterrements ; des moments très dangereux pour moi. Imaginons un film sur votre vie, quel acteur pour jouer Tim Burton ? Je peux choisir un mort ? Oui ? Sans hésiter, un immense comédien du temps du muet, Lon Chaney. Qui mettrait en scène ? Mario Bava. Vous dirigez un remake. Quel film choisissez-vous ? Si possible un mauvais, puisque ceux qui me plaisent, je ne pourrais pas y toucher. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Ed Wood, recréer un « mauvais » film. Imaginez, encore, un monde où Johnny Depp n’existe pas. Que faites-vous ? Ah, ah, ah ! Il faudrait alors que je me tourne vers mon second acteur préféré, Ernest Borgnine. Le succès de Twilight, les vampires, le gothique… Cela vous plaît ? Tout cela m’est tellement naturel. Je me fiche de savoir si c’est une mode ou pas. Lorsqu’on se sent ainsi, il n’y a pas de triche possible. Comment dire ? La sensation diffuse, au creux de soi, de se tenir à l’écart du monde, du bruit des autres. Le meilleur réalisateur ? Ces génies que l’on reconnaît en une scène : Fellini, Mario Bava, Terry Gilliam, David Cronenberg, David Lynch. La dernière image ? Quoi ? Juste avant que je meure ? Elle serait probablement liée à la première, aux squelettes. Non ? Enfin, « la » scène ? Je pourrais vous dire Mad Love, avec Peter Lorre [réalisé par Karl Freund en 1935, ndlr], ou un Polanski, ou un Dracula… Fuck… Fuck ! Non, en fait non, je choisis The Omega Man, Charlton Heston encore, ces corps tout blancs, si pâles. Paru dans Libération du 12 mai 2010
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