mardi 1er mars 2011 09:06
Les geeks fous des « biotic games »
par Olivier Séguret
DR
Dans son laboratoire de la prestigieuse Stanford University, le physicien Ingmar Riedel-Kruse et son équipe viennent de développer les premiers biotic games, dans lesquels sont impliqués des paramécies et d’autres formes d’organismes vivants. Cette poignée de jeux vidéo d’une nouvelle nature, au sens propre, sont visibles sur le site Stanford News et sont conçus comme de petits hommages très troublants à des monuments de la culture vidéoludique, de Pong à Pac-Man ou Tetris. Bien que les « détails » techniques de leur conception nous échappent, le principe de ces jeux semble accessible à notre entendement stupéfait : il consiste en une interaction du joueur avec des organismes vivants unicellulaires, dont le comportement est influencé en temps réel. À l’aide d’une commande ressemblant fort à une manette, le joueur active des polarités sur des champs électriques ou lumineux qui interagissent en direct avec les microbestioles, les orientent vers une cible, les choquent contre une brique, les faufilent dans un passage. Après s’être posé quelques instants la question de savoir si la figure du geek fou n’était pas sur le point de prendre sa place au savant du même nom dans la nouvelle psyché mondiale, la naissance des biotic games sous les auspices de la recherche scientifique d’avant-garde doit être considérée avec attention. Il est pour l’instant difficile de savoir si l’objectif scientifique est autre qu’expérimental. On sait que les biosciences modernes ont produit des choses aussi extravagantes que des rats avec des oreilles de cochons greffées sur le dos. Mais seuls des motifs scientifiques ont conduit à de telles manipulations. Il n’y avait aucune volonté de vendre de telles chimères au public. Le cas des biotic games est différent. Si ses inventeurs ne songent pas à des applications commerciales directes pour le moment, l’idée germe déjà d’en faire un vecteur d’éducation, d’éveil et de vulgarisation scientifique auprès des élèves ou étudiants. Riedel-Kruse lui-même y voit un ambassadeur idéal pour sa cause scientifique, les biotechnologies, dont l’impact dans le débat public et sur les consciences collectives reste teinté d’inquiétude et d’ambiguïté. Il reste aux développeurs du monde entier à prendre en compte cette nouvelle rupture épistémologique, au moins pour le plaisir de la réflexion : eux qui prétendent si souvent à l’imitation de la vie, n’ont-ils pas trouvé, dans la vie même, un imbattable concurrent ? Paru dans Libération du 28 février 2011
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