mercredi 29 août 2007 11:32
Les jeux sont défaits
par Sean James Rose
tags : exposition , second life , avatar
« Friendly Fire », de Fabien Giradu et Raphaël Siboni.
« Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort. » La pensée de Blaise Pascal pourrait se formuler autrement : fun, pas fun. C’est autour de cette thématique du divertissement mêlée à une esthétique du ludique outrancier à la Jackass, le Fort Boyard sous acide de MTV, que se construit l’événement estival de la Friche Belle de Mai, à Marseille : Enlarge Your Practice (Etends ta compétence). Le titre, qui fait référence aux spams, n’est pas innocent. Il s’agit pour Jean-Max Colard, Claire Moulène et Mathilde Villeneuve, les commissaires invités par (S)extant et plus, l’association résidente de La Friche, de montrer à quel point notre œil est désormais aguerri, voire formaté par la Toile et comment la pratique artistique peut interroger une réalité au prisme de YouTube et autres chaînes de télé sur le Net. Se déployant sur trois lieux du site - 2600 m2 au total - et réunissant plus d’une vingtaine d’artistes (toute une génération : du « doyen » Pierre Joseph avec ses personnages « à réactiver » aux plus jeunes tels Cyprien Gaillard, Raphaël Siboni en passant par Olivier Babin ou Thomas Lélu), Enlarge Your Practice nous plonge dans l’univers de la télé-réalité et des jeux virtuels ou réels : la Playstation, Second Life, le skate-board, le tuning ou le paintball. Si l’image est omniprésente, le son ne l’est pas moins. L’artiste de Los Angeles Jim Skuldt a installé dans le noir des amplificateurs reproduisant chacun des instruments d’une partition, un rugissement surpuissant qui inonde tout l’espace. Selon la logique performative de la philosophie du fun, more is beautiful (plus, c’est mieux), l’installation Over-drive mixe dans un cocktail de sensations fortes, infrabasses assourdissantes et projections géantes de praticiens d’un tuning radical. Mais l’œuvre de Dollinger n’illustre pas tant une compétition de SPL (Sound Pressure Level, qui consiste à optimiser la pression acoustique à l’intérieur d’une voiture) que de créer une véritable poétique de la saturation. Les jeux vidéo et la réalité virtuelle en général tendent à réduire l’hiatus entre un monde en images de synthèse et le monde objectif grâce à la virtuosité des effets spéciaux. Les artistes de l’expo, eux, réintroduisent l’écart, triturent la limite entre vérité et fiction. Suicide Solution du New-Yorkais Brody Condon rejoue jusqu’à l’absurde la logique du wargame - pulsion de mort ultraviolente - avec une série de suicides où les héros se jettent sur leur propre grenade ou se balancent du haut d’un immeuble. Le couple franco-japonais Alain Della Negra et Kaori Kinoshita réincarnent les avatars de Second Life en réalisant des interviews de « vraies » personnes (des comédiens en chair et en os) qui racontent comment ils ont appris à se mouvoir en manipulant un ballon ou à parler avec un perroquet (rites de passage obligés de cette seconde vie « rêvée »). Vrai-faux voyeurisme et mise à distance de l’impudeur. « Carlee Cummings », une jeune Asiatique, confesse : « J’en avais vraiment envie, car dans ma vie personnelle, je ne suis pas très à l’aise avec ma sexualité. » Hormis la performance de Tixador et Poincheval qui a consisté à se faire boucler comme des prisonniers pendant trois semaines (ils sont sortis sains et saufs), mimésis d’un goût douteux, frisant le Guinness Book potache, les œuvres présentées dans l’espace marseillais parviennent à dépasser la littéralité du sujet. La sculpture d’Emmanuelle Lainé est une sorte d’anorak tentaculaire et monstrueux pour athlète tératologique, celle de Guillaume Ségur un tatami volant (600x550 cm), subtil éloge des maîtres du kung-fu. Black Mat est un tapis de mousse noir suspendu, épousant la grille 3D du Mont Shaolin. Le pogo straight edge (mouvement punk végétarien de Californie) est revisité par Fabien Giraud qui signe une déroutante chorégraphie en vidéo. Mais on retiendra surtout comme l’une des plus belles productions d’Enlarge Your Practice, Friendly Fire, une partie d’ airsoft, scénario de guerre impliquant ici quelque 200 participants en uniformes (on y reconnaît les sinistres panoplies de Guantánamo et d’Abou Ghraib), filmée dans un hypnotique travelling. Fabien Giraud et Raphaël Siboni subliment l’hyperréalisme du jeu en transposant la gestuelle martiale dans un cadre nu (le Palais de Tokyo vide), créant ainsi un onirisme de la violence. Autre œuvre emblématique de l’expo marseillaise : Land Escape, l’installation des Bad Beuys Entertainment, 500 m2 de toit-terrasse reproduit à échelle 1. Les visiteurs, lors du vernissage, étaient invités à y laisser mégots et canettes de bière. C’est là, sur le toit, que tout a commencé : l’outrance du divertissement à la mesure du néant d’un dimanche après-midi. Encore, Pascal : « Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude. » Pas si fun. Enlarge Your Practice
La Friche Belle de Mai
41, rue Jobin, Marseille (13)
Jusqu’au 16 septembre
www.lafriche.org
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